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Discours de Nouvel An du président Oligui : entre bilan de la transition et défis pour la Ve République

Dans son adresse à la Nation à l’occasion du Nouvel An, le président de la Transition, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, a dressé un bilan dense de la période post-août 2023, marquée par un cycle électoral complet et la mise en place d’une « Cinquième République ». Au-delà de l’énumération des réalisations et des réformes engagées, le chef de l’État a livré un diagnostic sévère des maux qui rongent la classe politique et la société gabonaise, tout en esquissant les contours des défis à venir.
 
Une légitimité ancrée dans un cycle électoral « libre et transparent »
 
Le président a ouvert son discours en saluant le « sens élevé du patriotisme » des Gabonais, qui ont participé massivement, selon lui, au référendum constitutionnel, à l’élection présidentielle, aux législatives et aux sénatoriales. Il a présenté ce cycle, « reconnu libre et transparent par la communauté internationale », comme un « tournant décisif » ayant réconcilié « la Nation avec elle-même ». Un satisfecit qui sert de socle à la légitimité de la nouvelle République, même si le chef de l’État a concédé l’existence « d’imperfections inhérentes à toute œuvre humaine ».
 
Un système électoral à réformer et une démocratie en turbulence
 
Sans ambages, le président Oligui a pointé les « failles » du système électoral, identifiées lors des derniers scrutins : la qualité du fichier, la « transhumance politique » (transport d’électeurs), l’usage abusif des procurations et l’abstention. Il a annoncé la nécessité d’« explorer les voies et moyens » pour réformer la loi électorale afin d’en renforcer la transparence et la crédibilité.
 
Plus frappant a été le constat sévère porté sur le comportement de la classe politique. Le président a dénoncé des « postures extrêmes », des « ardeurs excessives » et des « propos véhéments », regrettant que l’engagement politique se réduise trop souvent à « la seule conquête du pouvoir » au détriment du « bien commun ». Il a fustigé l’ardeur présente pendant les campagnes électorales, mais qui « s’estompe sensiblement lorsqu’il est question de penser l’avenir de la nation, d’ériger les infrastructures essentielles ou de lutter contre le chômage des jeunes ».
 
Sa métaphore du fleuve Ogooué pour décrire la démocratie gabonaise – « parfois calme, parfois tumultueuse, parfois trouble » – illustre une vision réaliste, voire inquiète, des turbulences à venir pour la jeune Ve République.
 
Bilan économique : l’ombre de la dette et une souveraineté en reconstruction
 
Sur le plan économique, le discours a été marqué par le rappel du poids « significatif » de la dette héritée de l’ancien régime. Depuis août 2023, près de 3 142 milliards de FCFA ont été consacrés à son remboursement. Malgré cette « contrainte lourde », l’exécutif affirme avoir choisi de concilier rigueur budgétaire et maintien de l’investissement public.
 
La stratégie mise en avant est celle du rachat d’actifs stratégiques pour regagner en souveraineté économique : Assala Energy, la Société des Magasins Pétroliers d’Afrique, Tullow Oil, la SNBG, ainsi que la relance de l’exploitation minière industrielle et la décision de lancer la transformation locale du manganèse.
 
Pour optimiser les recettes, l’État a instauré une taxe forfaitaire d’habitation, des parkings payants, des péages et a revalorisé les taxes sur les jeux de hasard. La digitalisation complète de la gestion publique (SIGFP) est annoncée pour 2026, avec une promesse de « rigueur absolue » et de reddition des comptes, y compris « devant la Justice ». « Faisons tous de la lutte contre la corruption notre champ de bataille ! », a lancé le président.
 
Promesses sociales et décentralisation en attente
 
Face aux « défis nombreux » d’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins, au logement et à une éducation de qualité, le discours a listé des projets structurants :
 
Ajout de 475 MW au réseau national via des centrales à gaz et le barrage de Kinguélé Aval.
Travaux prioritaires sur les lignes de transport d’électricité.
 
Projets hydrauliques (station PK5, réservoir de la Caisse, réhabilitation de Sotéga).
Construction de nouvelles infrastructures scolaires et universitaires, avec un appel aux PPP pour le logement étudiant.
 
Opérationnalisation d’une centrale d’achat pour baisser le coût des produits de première nécessité.
Construction d’hôpitaux spécialisés à l’intérieur du pays pour réduire les évacuations sanitaires.
 
Le président a également annoncé la reprise du versement des allocations vieillesse et des prestations maternité, suspendues depuis 2017, et la résorption du déficit des retraites. Sur la décentralisation, pourtant pilier du projet de société, il s’est contenté d’évoquer la nécessité de « réfléchir aux modalités concrètes de sa mise en œuvre », sans annonce forte ou calendrier précis.
 
Justice, ordre républicain et critique acerbe des mentalités
 
Le président s’est félicité du « procès historique » de Bongo Valentin et de son entourage, présenté comme une étape dans la « quête de vérité et de justice », tout en annonçant que « d’autres procès suivront ». Il a appelé à la restitution des biens mal acquis au peuple gabonais et en a appelé au législateur pour adopter des lois « fermes et exemplaires » contre les atteintes aux biens publics, les violences, la cyberviolence et la diffamation.
 
La partie la plus personnelle et la plus critique du discours a été réservée à une typologie sans concession des comportements observés dans la société gabonaise depuis deux ans. Le président a distingué cinq profils négatifs :
 
Les nostalgiques d’un passé révolu qui œuvrent à la « déstabilisation ».
Les responsables qui confondent service public et intérêts privés, avec pour mantra : « aujourd’hui, c’est notre tour, on prend tout ».
 
Les nouveaux visages « dépourvus d’éthique », arrogants, alimentant le tribalisme.
 
Les frustrés qui discréditent autrui pour se faire remarquer.
« Ces dérives doivent cesser. Elles cesseront », a-t-il martelé, appelant à réhabiliter courtoisie, politesse et convivialité.
 
Une Ve République à l’épreuve du temps et des actes
 
Le discours du président Oligui se veut à la fois fondateur et correctif pour la Cinquième République. Il en pose les principes : ordre républicain, justice, lutte contre la corruption et recherche du bien commun. Mais il en révèle aussi les vulnérabilités naissantes : une démocratie turbulente, une classe politique jugée souvent versatile et égoïste, et des fractures sociales profondes.
 
L’appel final à « réaliser le Rêve Gabonais » dans la « solidarité » et le « vivre-ensemble » sonne comme un vœu, mais aussi comme un aveu des distances à parcourir. La réussite de cette Ve République, dont le président se veut le garant, ne dépendra pas seulement des réformes structurelles annoncées (énergie, santé, éducation) ou de la poursuite des procès pour malversations. Elle se joue dans la capacité à transcender les comportements qu’il a lui-même dénoncés, à instaurer une culture politique nouvelle et à transformer les promesses de prospérité partagée en réalité tangible pour une jeunesse en attente.
 
L’année 2026, avec la pleine opérationnalisation du nouveau système de gestion des finances publiques et la concrétisation (ou non) des grands projets, sera un premier test décisif pour cette République encore naissante.

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