FlashSociété

Gabon : La négation silencieuse de l’avenir – Quand l’école étouffe sous les promesses

Derrière la crise des « primes impayées », le cri de dignité d’un corps enseignant sacrifié et la menace d’un chaos annoncé.

Depuis le 5 janvier, les écoles gabonaises sont le théâtre d’un mouvement de grève qui transcende la simple question salariale. Il s’agit d’une onde de choc, née de décennies de mépris administratif, qui secoue les fondements mêmes du système éducatif. Enseignants vacataires et réguliers, unis sous la bannière de « SOS Éducation », ne réclament plus seulement le paiement de primes « dérisoires » ou de salaires en retard. Ils exigent la reconnaissance de leur existence légale et, à travers elle, la dignité d’une nation qui semble avoir oublié que son avenir se construit dans les salles de classe.
Au cœur du conflit, une absurdité bureaucratique : le statut de « stagiaire éternel ». Des milliers d’enseignants, certains diplômés depuis plus de dix ans, œuvrent dans un flou administratif total. Ils forment les esprits des jeunes Gabonais sans pouvoir, eux-mêmes, accéder au crédit bancaire, faute d’une fiche de paie régulière. Des promotions entières de l’École Normale Supérieure (2024-2025) enseignent sans savoir quand leur premier salaire tombera. « Nous ne voulons plus de promesses théoriques sur papier glacé. Nous voulons que nos reclassements se traduisent concrètement sur nos comptes bancaires », lançait récemment l’un d’eux, visage fermé, sur la télévision nationale.
 
Un pansement sur une fracture ouverte
Face à la grogne, les autorités ont procédé cette semaine au paiement de certaines vacations, une mesure perçue comme un cautère sur une jambe de bois. Pour les grévistes, cette solution ignore l’essentiel : la régularisation définitive des situations, l’intégration dans des postes budgétaires, et des conditions de travail dignes dans des infrastructures scolaires souvent vétustes et surchargées.
 
Dans ce contexte, une tribune anonyme, virale sur les réseaux sociaux, résume avec une ironie mordante le sentiment d’abandon : « Au Gabon, qui mérite vraiment un bon salaire ? » L’auteur y fustige, sur un ton satirique mais désespéré, l’inversion des priorités nationales. « Dans un pays sérieux, ceux qui doivent être les mieux payés ne sont pas ceux qui parlent le plus, mais ceux qui sauvent et construisent l’avenir. […] Un pays qui sous-paie ses enseignants prépare l’ignorance, la médiocrité, et le chaos de demain. »
 
Le texte, devenu le manifeste informel du mouvement, poursuit : « Aujourd’hui, si les enseignants sont en grève, ce n’est pas par plaisir, c’est par dignité. On ne peut pas exiger l’excellence à l’école quand ceux qui enseignent souffrent, mendient et sont oubliés. » Une pointe acérée qui souligne le paradoxe cruel d’un système exigeant l’excellence de ceux qu’il maintient dans la précarité.
 
La dignité en jeu, l’avenir en suspens
 
La colère est à son comble, alimentée par des conditions de travail difficiles et un dialogue social perçu comme sourd. Des actes de désespoir, comme des menaces d’immolation, ont été évoqués, illustrant l’ampleur de la détresse psychologique. L’engagement durable dans la profession devient une gageure, poussant beaucoup vers l’exil ou la reconversion.
 
« Soutenir les enseignants, ce n’est pas faire de la politique, c’est défendre l’avenir du Gabon », conclut la tribune. Un avertissement qui résonne comme un ultimatum. Pour tenter d’unifier et d’amplifier la voix de la profession, « SOS Éducation » a convoqué une grande assemblée générale ce 10 janvier à l’école publique Martine Oulabou. L’objectif est clair : structurer la contestation et forcer un vrai dialogue.
La crise dépasse la gestion des ressources humaines. Elle interroge la valeur que la nation accorde à son école, à ses bâtisseurs d’esprits, et in fine, à son propre devenir. Le gouvernement est désormais face à un choix simple : régulariser concrètement et durablement la situation de ces femmes et hommes, ou assumer de préparer, comme le dénoncent les enseignants avec une satire amère, « l’ignorance et le chaos de demain ». Le compte à rebours est enclenché.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page