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CAN : À Libreville, l’élimination, nouveau prétexte pour refaire le monde (et commander une bière)

Dans un bar de la Campagne, les supporters des nations éliminées rivalisent d’auto-dérision et de sagesse post-défaite, découvrant soudain que le vrai football, c’était les copains qu’on s’était fait en chemin.

Alors que la CAN se poursuit sans eux, un miracle se produit dans un bar de Libreville : des supporters gabonais, camerounais et ivoiriens, libérés de l’angoisse du résultat, atteignent des sommets de philosophie footballistique et de fair-play attendrissant. Reportage au cœur d’une reconversion réussie : du supporter stressé au sage contemplateur du « beau jeu ».
 
La nuit est tombée sur le 2ᵉ arrondissement, plongeant dans une obscurité symbolique les espoirs de plusieurs nations. Mais dans ce bar de La Campagne, une lumière nouvelle brille : celle de l’après-élimination, période mystique où le fanatisme se transmute en sérénité et où l’analyse tactique sent bon le café arrosé.
 
Ici, les maillots des Panthères, des Lions et des Éléphants ne se battent plus. Ils font la queue pacifiquement pour utiliser les toilettes. L’ambiance ? Un mélange touchant de résignation joyeuse et de lucidité post-traumatique. On y célèbre désormais ce concept magnifique et libérateur : n’avoir plus rien à perdre, si ce n’est sa dignité devant un dernier penalty bu.
Premier témoignage de cette sagesse nouvelle : Chimène Nombo, Gabonaise. « J’aime le football et c’est dans le sang, affirme-t-elle, entourée de ses frères qui, visiblement, ont partagé avec elle le gène de la résilience. Même si le Gabon est éliminé, ce n’est pas grave… » Une pause. Un soupir. Puis la révélation : « Mais ce qui me gêne, c’est de ramener la CAN. » Sous-entendu : « Chez nous ? Sérieusement ? Avec ces coûts et cette pression ? » Elle conclut, rayonnante de cette lucidité que seul un parcours sans victoire peut apporter : « Or ce sont des moments de grand fair-play. Autrement dit  « Puisqu’on ne peut pas gagner la coupe, gagnons au moins le prix du bon esprit. C’est moins lourd à rapporter. »
 
De cette acceptation gabonaise, la parole circule, aussi fluide que la bière. Elle atterrit chez Abdellaziz, un Camerounais. Son pays, les Lions, est sorti. Mais lui, il plane. Il a découvert l’extase suprême du supporter : pouvoir apprécier le football sans que ses ulcères ne s’activent. Le doigt pointé vers l’écran avec l’autorité sereine d’un Bouddha du football, il analyse : « Le Sénégal est en train de monter en puissance, bien que l’Égypte dispose d’un beau palmarès. » On sent qu’il prononce le mot « palmarès » avec une douce mélancolie, comme on évoquerait un vieil ami parti au loin. Puis, la confession sublime : « Cette équipe [le Sénégal] m’a vraiment fait plaisir en tant que Camerounais. » Le stade ultime est atteint : le plaisir esthétique pur, détaché de tout intérêt national. C’est beau. C’est presque suspect.
 
Cette étrange et contagieuse bienveillance trouve son apothéose chez Ibrahim Orlando, Ivoirien. Lui, il pousse le raisonnement jusqu’à l’abnégation totale. Il regarde le Sénégal, voisin et concurrent, et au lieu de grincer des dents, il sourit, attendri. « Le Sénégal nous a impressionnés avec un beau football. Le football se joue dans les détails. C’est ce que le Sénégal a compris, contrairement à la Côte d’Ivoire. » L’autocritique est facile quand la défaite est consommée, mais là, il y met de la grâce. Et puis, le coup de génie, la phrase qui résume toute cette soirée et mériterait d’être gravée sur le trophée du Fair-Play Imaginaire : « Vraiment, ils nous ont bien représentés. » Nous ? L’Afrique de l’Ouest ? Les amateurs de beau jeu ? L’humanité tout entière ? Mystère. Mais c’est dit avec tant de conviction qu’on a envie de lui offrir une bière. La sienne est déjà vide, de toute façon.
 
Dans la fumée et le cliquetis des verres, une vérité éclate. Ces trois voix, désormais libérées du fardeau de l’espoir, ont atteint un nirvana footballistique. Elles ont découvert que le vrai champion, c’est celui qui, une fois éliminé, peut dire « c’était bien joué » sans avoir une crise de larmes. Alors que les demi-finalistes se préparent à des nuits blanches de stress, ici, à La Campagne, on savoure la paix du guerrier retraité. On a troqué les cris d’angoisse contre des analyses pondérées, les rivalités nationales contre une fraternité continentale de déçus.
 
La CAN a ses vainqueurs sur le terrain. Mais elle a peut-être ses plus grands sages dans les bars de Libreville, où l’on a définitivement compris que le trophée le plus précieux était… la clim qui fonctionne et les amis avec qui regarder les autres le gagner.

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