
Depuis le 17 février, le Gabon vit dans un silence numérique assourdissant. Facebook, X, Instagram, TikTok… tout y est passé. La Haute autorité de la communication (HAC) a débranché la prise, officiellement pour préserver la paix sociale et la sécurité nationale. Officieusement, c’est tout un pays qui apprend à rouvrir sa boutique en ligne… avec un VPN en guise de passe- pas forcément-partout, et une bonne dose de résignation.

Elles fonctionnent à minima, mais on ne parle que d’elles. Les applications de réseaux sociaux, ces stars aux abonnés absents des écrans gabonais, depuis bientôt une semaine, ont laissé un vide étrange, comme un silence radio après une fête trop bruyante. Le 17 février, la Haute autorité de la communication (HAC) a ordonné leur suspension, invoquant des « atteintes à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions et à la sécurité nationale ». Autrement dit : on coupe tout, on verra après.
Dans les rues de Libreville, l’heure est à la débrouille, avec un fond sonore de grogne étouffée. Pierre Mintsa, syndicaliste, veut bien admettre qu’il faut poser des limites. Mais il rappelle, avec une patience d’instituteur : « Liberté ne signifie pas libertinage, ni liberticide. La liberté d’expression existe chez nous, mais elle est encadrée par la loi. Les auteurs de propos haineux, on les connaît. Qu’on les poursuive ! Mais qu’on ne punisse pas tout le monde pour les fautes de quelques-uns. » Traduction : on n’a pas demandé à être collés collectivement.
Derrière ce discours raisonnable, une question de fond taraude les esprits : cette coupure géante est-elle vraiment légale ? Maître Gilles Lepebe, juriste, n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, la HAC a confondu « mesure de sécurité » et « coup de rabot numérique ». Il souligne que l’article 14 de la constitution garantit l’accès à l’information. Et d’ajouter, avec une pointe d’ironie : « Pour qu’une restriction soit légale, il faut qu’elle soit nécessaire et proportionnée. Or là, on suspend les réseaux sociaux sans même préciser lesquels. C’est un peu comme si on interdisait tous les véhicules parce que quelques-uns roulent trop vite. » Pas faux.
Mais pendant que les juristes débattent, les petits commerçants, eux, comptent leurs pertes. Yves-Marco, vendeur d’habits en ligne, n’a plus de vitrine. « Avant, je passais mes journées à poster des photos sur WhatsApp et Instagram. Mes clientes me trouvaient là-bas. Depuis le 17, c’est le désert. J’ai perdu plus de la moitié de mon chiffre. On nous dit de payer nos impôts, d’être des entrepreneurs… mais on nous coupe l’herbe sous le pied. C’est notre gagne-pain qu’on enterre. » Son ton est amer, mais pas étonné. Comme si, au fond, il s’y attendait.
Alors, que faire quand le net devient un désert ? Réponse : le VPN, ce petit logiciel qui fait croire qu’on est à Paris ou à Dakar. En quelques jours, les téléchargements ont explosé. Le VPN est devenu le nouveau sésame, le passe-muraille numérique. Mais bien sûr, les autorités veillent. Et selon plusieurs témoignages, le brouillage s’intensifie. « Le matin, ça marche. En fin de journée, plus rien. On dirait qu’ils jouent au chat et à la souris avec nous », raconte un étudiant, anonyme par prudence. Une partie de cache-cache virtuelle où les Gabonais apprennent à esquiver, mais sans vraiment gagner.
Résultat : le pays vit en apnée numérique, suspendu à une éventuelle levée de la mesure. La HAC, elle, reste muette comme une tombe. « Jusqu’à nouvel ordre », avait-elle dit. En attendant, les internautes continuent de ruser, les commerçants de subir, et les débats de rester en suspens. Entre ordre public et liberté individuelle, le Gabon expérimente une forme inédite de mise sous cloche. Avec, en prime, un goût amer de déjà-vu.



