
Libreville, 18 heures. Le soleil mollit sur la capitale gabonaise. Dans l’air moite, une agitation inhabituelle gagne les artères. Partout, des hommes en boubous immaculés, des femmes en tenues colorées, des enfants impatients convergent vers un même point. Les mosquées.


Ce n’est pas seulement l’appel à la prière qui les attire. C’est la promesse d’un moment unique, suspendu entre ciel et terre : la rupture du jeûne, l’iftar, ce repas qui après treize heures d’abstinence a des allures de festin divin.
Bienvenue à la grande mosquée Hassan II. L’édifice domine le quartier, majestueux. Mais c’est à ses pieds que tout se joue. Des nappes sont jetées à même le sol. Des tables de fortune surgissent de nulle part. L’odeur entêtante du riz au gras et des dattes moelleuses chasse soudain celle, plus prosaïque, des gaz d’échappement.
Abdal, la trentaine sereine, contemple cette marée humaine d’un œil ému. « L’islam, c’est la communauté. Ici, personne n’est étranger. Pas de riches, pas de pauvres. Juste des croyants. » Autour de lui, des mains se tendent vers les assiettes remplies de dattes et les oranges . Une gorgée d’eau fraîche, une datte, et les corps éprouvés par la soif et la faim retrouvent vie.


Mais l’instant le plus fort, c’est après la prière. Par groupes de dix, assis en cercle, les fidèles partagent le même plat. On se présente, on sourit, on se reconnaît. Dans ce cercle improvisé, les barrières sociales s’évanouissent. Il ne reste que l’homme et son frère.
Changement de décor à quelques kilomètres de là. Direction le quartier Montagne Sainte, au cœur du tumulte du marché Mont Bouët. Ici, pas de marbre ni de lustres. La mosquée Cheikh Ahmadou Bamba est en prise directe avec la vie, celle qui grouille, qui commerce, qui sue. À 18h passées, les ruelles se vident comme par enchantement. Le marchand de jus plie boutique en vitesse, la vendeuse de beignets rabat son couvercle. Tous courent vers la mosquée.
L’ambiance ? Électrique. Théâtrale. Et surtout, vitale.
« Beaucoup d’entre nous sont célibataires, loin de leurs familles », confie Mohamed Bachir, la voix serrée par l’émotion. « Sans cette initiative, sans ces dons, beaucoup se contenteraient d’un bout de pain sec. Ici, on trouve un vrai repas, chaud, préparé avec le cœur. »
Car ici, tout repose sur la générosité anonyme. Les commerçants du marché, les habitants du quartier, tous donnent ce qu’ils peuvent. Des sacs de riz, des bouteilles d’huile, des kilos de viande. Offerts « au nom d’Allah », sans attendre de retour.
Cheikh Gueye, porte-parole de la mosquée, pose sur ce ballet un regard de sage. Le soleil sombre derrière les toits de tôle quand il livre la clé de cette générosité collective : « Le carême n’est pas une simple privation. C’est une leçon. Allah a voulu que les plus fortunés ressentent dans leur chair ce qu’éprouvent les démunis : la faim, la soif. Alors, quand vient l’heure de rompre, le partage devient une évidence, un devoir sacré. »
À Libreville, cette leçon s’incarne deux fois par jour : une fois dans le silence et la solitude du jeûne, une fois dans le brouhaha joyeux des mosquées transformées en tables d’hôtes géantes.
Quand la nuit tombe enfin sur la capitale gabonaise, les deux mosquées, celle des beaux quartiers comme celle du marché populaire, ne font plus qu’une. Même lumière. Même fraternité. Même geste simple mais profond : tendre un verre d’eau à celui qui a soif, partager une datte avec celui qui a faim.
Et c’est ainsi que le ramadan, à Libreville, devient bien plus qu’un rite. Le ciment d’une religion.



