FlashPolitique

Réforme des partis au Gabon : À trois mois du jugement dernier, 104 formations priées de rendre leurs cartes ou de trouver 10 000 âmes (et un NIP) pour survivre

À l’approche du 27 juin, date sacrée où l’État gabonais entend séparer l’ivraie (politique) du bon grain (conforme), les 104 partis politiques encore en vie s’agitent, suent et prient. Entre les exigences de 10 000 adhérents sur neuf provinces, un compte bancaire qui respire, une comptabilité sous l’œil de la Cour des comptes et des statuts plus propres qu’un procès-verbal de réunion de famille, le paysage politique retient son souffle. Et comme toujours, dans ce genre d’exercice, certains parlent de « normalisation », d’autres déjà de « dictature caporalisée ». Bienvenue dans la démocratie à la gabonaise, version 2026.
Libreville, drôle de saison – Il était une fois 104 partis politiques. Certains disaient même qu’il y en avait trop, que le paysage partisan ressemblait à une forêt tropicale où des formations naissaient le matin pour mourir le soir, sans qu’on sache jamais si elles avaient tenu un congrès ou simplement une réunion autour d’une bière fraîche. C’était sans compter la loi n°016/2025, qui a décidé d’y mettre bon ordre, armée comme elle l’est de critères aussi dissuasifs qu’un contrôle fiscal un 31 décembre.
Désormais, pour être un vrai parti, celui qui respire, celui qui a une âme et, surtout, une personnalité juridique, il faut présenter un dossier complet au ministère de l’Intérieur. Simple, non ? Sauf que « complet », dans le jargon de la réforme, signifie : des statuts, un règlement intérieur, des pièces d’identité des dirigeants (avec photo, sourire de préférence) et surtout, cerise sur le gâteau électoral, 10 000 adhérents répartis dans les neuf provinces, chacun muni de son NIP. Le NIP, cette chose magique qui, en temps normal, sert à payer son électricité ou prouver qu’on n’est pas un fantôme. Pour les partis, c’est devenu la preuve qu’ils n’ont pas monté leur mouvement avec les cousins du quartier et un poinçon mal léché.
 
« Un fichier politique consolidé » ou comment trier ses amis
 
Le 21 janvier dernier, dans l’auditorium d’Arambo – sanctuaire de la parole officielle –, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Adrien Nguema Mba, avait convoqué les chefs de partis pour leur expliquer la bonne parole : « Messieurs, il faut déposer vos dossiers, on veut un fichier consolidé, on veut de la donnée fiable. » Traduction : fini les partis en carton, les sièges sociaux chez tante Berthe, et les adhésions déclarées à la louche.
 
Depuis, dans les états-majors, c’est la fièvre. On organise des congrès comme on préparerait un mariage sous pression. REAGIR, par exemple, a programmé le sien pour le 28 mars. D’autres font du porte-à-porte pour dénicher les 10 000 fidèles, ce qui, dans un pays où la vie politique est parfois plus une affaire de notoriété que de militantisme de terrain, tient du parcours du combattant. Car, comme le dit l’ancien député Jean Valentin Leyama, « pour réunir les signatures, il faut beaucoup de moyens ». Et les moyens, dans un pays où l’opposition vit souvent d’expédients, cela  a un goût amer de compétition faussée. L’Union démocratique des Bâtisseurs (UDB) et l’inévitable Parti démocratique gabonais (PDG) partiraient, paraît-il, avec un sérieux avantage. Comme quoi, la transparence financière, c’est bien, mais les reins solides, c’est mieux.
 
« Ainsi naissent les dictatures » : la chronique d’une mise au pas annoncée
 
Forcément, dans ce théâtre de la rigueur administrative, les langues se délient. Et avec la verve qui caractérise les grands ténors politiques locaux, on ne fait pas dans la dentelle.
 
L’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, président d’Ensemble pour le Gabon (EPG), a été le premier à sortir l’artillerie lourde. Pour lui, cette réforme, c’est une « démocratie administrée, encadrée, caporalisée ». Il y voit une manœuvre pour « assécher le paysage politique, éliminer les voix dissidentes ». Et d’ajouter, en bon orateur : « Ainsi naissent les dictatures. » On se serait presque cru à une tribune des Nations unies, si ce n’était la chaleur de Libreville et le parfum de pétrole en suspens.
 
De son côté, Gérard Ella Nguema, le président du Front patriotique gabonais (FPG), joue la carte de la raison en plaidant pour une « normalisation des aides de l’État » sans que la dissolution guette les partis qui n’ont pas d’élus. Une manière de rappeler qu’en politique aussi, un petit coup de pouce ne ferait pas de mal, surtout quand on ne dispose pas des leviers de l’administration pour faire signer dix mille âmes en trois mois.
 
Quant à l’ancien député Jean Valentin Leyama, il a remis le sujet sur le tapis en posant la question qui fâche : cette réforme est-elle seulement faisable ? En filigrane, c’est un peu comme si on demandait à un club de quartier de soudainement justifier d’un stade olympique, des licenciés et des comptes certifiés par KPMG pour rester affilié à la fédération. Beaucoup de sueurs froides en perspective.
 
 
Un gouvernement qui tient le cap, et des partis qui tiennent le mauvais bout
 
Le gouvernement, lui, ne sourcille pas. Il répète comme un mantra la nécessité d’un « paysage partisan équilibré et transparent ». Il rappelle que les partis doivent désormais avoir un siège physique fonctionnel (adieu le local fantôme), un compte bancaire dédié (pas question de mélanger la caisse du parti avec celle de l’épicerie), une comptabilité supervisée par la Cour des comptes (les plus courageux appellent déjà un expert-comptable en larmes), ainsi que des organes internes comme une commission finances et une commission arbitrage. Parce qu’un parti sans arbitrage, c’est un peu comme un match sans arbitre : parfois plus drôle, mais rarement légal.
 
Cerise normative : la participation électorale devient obligatoire. Un parti qui ne présente pas de candidats deux scrutins de suite perd son statut. Autant dire que le rase-mottes politique, ces formations qui n’existent que par leurs communiqués de presse pendant les transitions, vont devoir soit se mettre à fond, soit disparaître dans les oubliettes de l’histoire.
 
À ce jour, aucun parti n’a encore été officiellement déclaré conforme. Aucun. Silence radio du côté du ministère, mais on imagine les dossiers qui s’empilent, avec des cachets de mairie, des listes d’adhérents au NIP parfois inventé, et des dirigeants qui vérifient s’ils ont bien fait refaire leur carte d’identité.
 
 
Le 27 juin, la grande lessive
 
Alors, que restera-t-il après le 27 juin ? Un paysage politique passé à la moulinette de l’administration, entre partis résilients qui auront trouvé 10 000 âmes – et un vrai siège, avec des chaises – et les autres, dissous par le simple effet d’une date butoir.
 
Car le gouvernement maintient le cap : le 27 juin, ce sera la fin des haricots politiques pour les non-conformes. Ou, comme le dit avec un cynisme non dissimulé un observateur de la vie publique : « On aura moins de partis, peut-être moins de bruit, et surtout, on saura enfin lesquels ont vraiment 10 000 militants ou lesquels ont juste un bon coup de photocopieuse. »
 
En attendant, les formations s’activent, les congrès s’enchaînent, les ambitions s’ajustent, et les petites phrases fusent. Mais derrière le bruit des déclarations, une question demeure, plus forte que les 104 statuts encore en attente : quand la démocratie se met à administrer les partis comme une préfecture gère les permis de construire, gagne-t-elle en rigueur ou perd-elle un peu de son âme ?
 
Réponse dans trois mois. Ou peut-être jamais, car en politique comme ailleurs, rien n’est jamais acquis d’avance..

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page