
Les guirlandes clignotent avec une ironie électrique, illuminant la grande parade annuelle du « Faites comme si ». Sur les marchés, les étals croulent sous des montagnes de victuailles si belles, si colorées, qu’on les dirait posées là pour une photo de propagande festive. Mais ne vous y trompez pas : nous sommes au cœur du chef-d’œuvre théâtral national : « L’abondance en vitrine, le vide dans le portefeuille ». Applaudissements polis.
Le ballet des prix, chorégraphie aérienne

Ernestine, fonctionnaire et chorégraphe involontaire de son budget, exécute sa danse traditionnelle devant la boucherie. Son regard, à la fois calculateur et tragique, voltige entre un gigot et un morceau de collier. « C’est magique, confie-t-elle. L’oignon marocain a développé des ailes, son prix a doublé. Le carton de rognons ? Une véritable ascension mystique. On se demande si le prochain sac de riz ne va pas nous demander un visa pour l’espace. » Le spectacle est fascinant : chaque produit semble avoir suivi un stage intensif de voltige financière. La liste des courses, elle, se métamorphose en haïku dépouillé : « Riz. Un peu de poulet. Beaucoup de courage. »
Les commerçants, ces célèbres coupables trop riches

Ah, les commerçants ! Ces nantis qui roulent sur l’or… Enfin, c’est ce qu’on raconte. Aïcha, restauratrice, ajuste son tablier en souriant avec une lassitude de vieille sage. « Bien sûr, nous sommes tous des profiteurs nés, lance-t-elle d’une voix douce comme un couperet. Entre la Douane qui nous fait l’honneur de taxes créatives, l’agrément qui est un petit bijou à renouveler, et le loyer qui fait des bonds de joie chaque trimestre, nous croulons sous les billets. Forcément, on se dit : et si on en mettait un peu plus sur le prix du kilo de tomates, pour le plaisir ? » Le raisonnement est imparable : plus la charge est lourde, plus le client doit être solide. Logique économique élémentaire.
Le marché de Nkembo, ou la grande solitude organisée

Direction l’allée des poissonniers, pour un spectacle de marionnettes sans public. Merveille, commerçante, converse avec ses daurades, ses capitaines et ses soles. « Regardez cette effervescence ! s’exclame-t-elle en balayant l’allée déserte d’un geste théâtral. La foule se presse tellement qu’on pourrait se croire un matin de grève générale. » Le scénario est bien rodé : les étals sont pleins à craquer, les vendeurs sont impeccables, il ne manque que le petit détail… les clients. « C’est un concept nouveau, explique Merveille. L’offre sans la demande. C’est très zen. On attend que l’argent tombe du ciel, ou plus réalistement, que les salaires tombent sur les comptes. En attendant, nous formons une chaîne humaine de solidarité : moi sans clients, eux sans argent. C’est touchant. »
La résilience festive, ou l’art de célébrer l’inévitable
Face à ce grand spectacle, les Gabonais font preuve d’un génie créatif remarquable. La devise de cette année ? « L’essentiel est invisible pour le portefeuille. » On redécouvre les vertus du pot-au-feu unique et multi personnes, la magie d’une bouteille de soda partagée entre dix, et les discussions passionnées pour déterminer si la décoration de l’an dernier peut faire un come-back. L’ambiance est à la « sobriété joyeuse », un concept qui consiste à rire très fort pour couvrir le bruit de son estomac qui gargouille… de frugalité.
Ainsi, Libreville vibre au rythme de cette fête à deux vitesses. D’un côté, la tradition inoxydable du rire et du retrouvailles ; de l’autre, la réalité têtue de l’addition qui donne le tournis. Mais qu’importe ! Ici, on célèbre avec ce qu’on a : beaucoup d’humour, un peu de frustration, et la certitude que le meilleur plat des fêtes restera, encore cette année, la saveur incomparable de la compagnie des siens. Le reste n’est que garniture… à prix supersonique.



