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Gabon : Intelligence Artificielle et Médias Francophones , le grand saut dans l’Inconnu ?
À Bikélé, près de Libreville, la CIPREF tente de réconcilier innovation numérique et éthique journalistique. Entre espoirs, urgences et réalités contrastées.

Ils se sont donné rendez-vous en terre gabonaise, à une vingtaine de kilomètres de Libreville, pour une plongée collective dans l’ère de l’IA. Depuis ce mercredi 21 janvier, la Conférence internationale de la presse francophone (CIPREF) bat son plein à Bikélé, rassemblant professionnels des médias, universitaires et décideurs autour d’un thème aussi passionnant que angoissant : « L’impact de l’intelligence artificielle sur les médias ». Quatre jours de débats, d’ateliers et – il faut l’espérer – de prises de conscience.

La cérémonie d’ouverture, en présence du ministre de la Communication, Germain Biahodjow, et de l’ambassadeur de France, Fabrice Mauriès, a débuté par un hommage poignant à un confrère disparu. Comme un symbole : le monde médiatique enterre un passé tout en se préparant, parfois dans l’incertitude, à un avenir numérique dont les contours restent flous.
L’IA, ce miroir aux alouettes… ou aux journalistes ?


Les ateliers pratiques de la première journée ont rapidement mis en lumière le grand écart entre les discours enthousiastes et les réalités du terrain. D’un côté, les promesses : l’IA comme outil de renouveau, de créativité, de reconquête du public. De l’autre, les mises en garde et les constats d’impuissance.
Premier constat sans appel : pour Boursier Tchibinda, communicant et spécialiste des médias, la bataille contre la désinformation passe d’abord par la formation. « La question de la détection des contenus vrais ou vraisemblablement faux nécessite une formation des spécialistes de l’information aux technologies qui permettent de détecter les contenus afin de s’en approprier l’usage », assène-t-il. Autrement dit, sans savoir manier les outils de vérification, le journaliste devient une cible facile.
Mais justement, ces outils sont-ils une bénédiction ou un piège ? Olivier Piot, président de la plateforme afro-européenne Médias et Démocratie, apporte une nuance cruciale : « L’IA peut être une source d’opportunités et une menace si les journalistes n’arrivent pas à réintroduire les questions d’éthique et de déontologie qui sont la colonne vertébrale du métier. Ce n’est qu’ainsi que le journalisme pourra se réinventer avec l’intelligence artificielle. » Le sous-entendu est clair : sans boussole éthique, la course à l’innovation pourrait bien mener droit dans le mur.
Le grand fossé numérique : le témoignage qui fait froid dans le dos


Et si, pendant que certains planchent sur l’éthique des algorithmes, d’autres n’ont tout simplement pas accès à la bataille ? La lucidité vient de loin, notamment de la République Démocratique du Congo, avec la voix d’Eric Ambago, journaliste à TOP Congo FM. Elle sonne comme un coup de massue dans le bel édifice des discours : « À vrai dire, il est difficile pour les médias congolais de détecter une image, une vidéo sortie de l’intelligence artificielle… Le Congo n’est pas outillé, très peu de formation à ce sujet, très peu de conférences sur l’intelligence artificielle. Pour le Congo, c’est une nouvelle réalité. »
Un aveu qui met en lumière un fossé abyssal. Comment parler de régulation et d’usage éthique quand, dans certains pays francophones, la première urgence est de savoir reconnaître un deepfake ? La satire, ici, s’écrit d’elle-même : pendant que certains débattent des nuances de la déontologie à l’ère des GPT, d’autres luttent pour identifier le vrai du faux avec des moyens du bord.
La quête de crédibilité : une ambition partagée

Malgré ces disparités criantes, l’ambition affichée par les organisateurs reste haute. Désiré Ename, président de la CIPREF, y voit un outil de salut : « L’intelligence artificielle doit nous aider à reconquérir notre lectorat, à utiliser cet outil à bon escient de sorte à ce que nous crédibilisions les informations que nous donnons. Notre souhait […] est que les professionnels ici réunis, d’où qu’ils viennent, apprennent des ateliers. »
Une lueur d’espoir, donc. Mais le chemin s’annonce long. Entre la méfiance des uns, le manque de moyens des autres et l’enthousiasme parfois naïf de certains, la profession cherche visiblement ses marques.
Les travaux se poursuivent jusqu’à ce week-end à Bikélé. Gageons que les échanges « riches, interactifs et pratiques » promis déboucheront sur plus que de belles déclarations. Car au-delà des discours, c’est la survie d’une presse francophone crédible à l’ère numérique qui se joue dans ces salles de conférence gabonaises. Et face à l’IA, le journalisme n’a sans doute pas droit à l’erreur.



