
Au point d’embarquement des transporteurs du carrefour Rio, là où les maquis jouxtent des abris en tôle, une réputation flatteuse ne risque pas d’éclore. « Un quartier parmi les plus vivants de la capitale », plaisantent les Librevillois, l’œil noir. Ici, les braquages, les vols à main armée et les agressions sont légion. Mais derrière ce charmant tableau de la débrouille ordinaire se cache un drame plus profond, plus intime : celui d’une jeunesse livrée à elle-même, zombifiée par les stupéfiants, abandonnée dans ce qui s’apparente désormais à une favela chic du Gabon.

Ce vendredi 16 mai, pourtant, une lueur de résistance a traversé le chaos. Des associations de lutte contre la drogue ont investi le terrain, non pas pour déranger, mais pour tendre une main – qu’on espère propre. Une journée de sensibilisation pour secouer les consciences, interpeller les autorités (sans les fâcher) et surtout sauver ceux que l’ombre des trafiquants a déjà engloutis, ou presque.« La grâce du Seigneur ne suffit pas » : l’ancien addict qui prêche dans le vide

Au milieu du brouhaha des taxis-brousse et des cris des régulateurs, une voix posée captive l’assistance. Joël, la trentaine révolue, arbore aujourd’hui la tenue sobre d’un évangéliste. Son regard, autrefois éteint par la drogue, brille désormais d’une flamme… subventionnée ? Ancien consommateur, il est venu raconter l’indicible, surtout que ça plaît aux ONG.
« Un vrai consommateur sait que, de lui-même, c’est impossible d’arrêter », lance-t-il sobrement. Puis il ajoute, malicieux : « Mais avec une bonne campagne et des financements réguliers, on peut prolonger l’illusion. » Son témoignage met le doigt sur une vérité crue : la foi ne suffit pas face au manque. La rue non plus. Et les discours officiels encore moins.
« Je prends des stupéfiants pour avoir la force de travailler » : le jeune homme honnête
Assis sur un rebord de trottoir, Lucien Carlin, 20 ans, régulateur de transport, écoute sans rien dire. Lui n’a pas encore franchi le pas de la repentance officielle. À visage découvert, il témoigne avec une sincérité désarmante : « Moi, je prends des stupéfiants pour avoir la force de travailler. » La phrase claque comme un coup de semonce, surtout parce qu’elle paraît logique dans un pays où le chômage est élevé et où les amphétamines remplacent avantageusement le petit-déjeuner.
Lucien ne se fait pas d’illusion : « Pour que la drogue arrête de circuler au Gabon, il faudrait que le gouvernement décide de l’arrêter. » Une solution naïve en apparence, mais qui résume un désespoir profond : l’impuissance des petits face à un trafic qui, comme par hasard, continue de prospérer malgré les barrages.
« Des complicités à tous les niveaux » : les commerçants osent l’évidence
Dans le dédale des petites échoppes, la colère des commerçants est à son comble, mais polie. Stéphane Langui, président des commerçants de Rio, ne mâche pas ses mots – il les pèse plutôt, ce qui est plus prudent. Le sujet est régulièrement « mis sur la table » par les autorités, déplore-t-il, mais « sans réelles avancées, sauf pour la table elle-même, qu’on a dû changer trois fois ». Alors il pose la question qui fâche : d’où vient cette drogue ?
« L’idée reçue est qu’elles proviennent du Cameroun. Mais comment est-ce possible avec autant de barrières des forces de défense le long du trafic routier ? » Son regard s’assombrit, théâtral mais juste : « Pour nous, ça signifie que le phénomène bénéficie de complicités à tous les niveaux. » Un silence pesant accueille ces mots, à peine couverts par les klaxons. Tout le monde sait, mais personne ne veut être le premier à citer des noms. Surtout pas sur papier.
Des pistes de solutions, et un cri d’alarme maternel (largement ignoré)

Face à l’urgence, certains refusent de se contenter de discours. Arnaud Engone Mba, président des régulateurs de transport de Rio, propose deux mesures concrètes : « un centre de cure et des possibilités d’insertion professionnelle ». Soit exactement ce qui existe déjà dans les textes. Mais les textes, à Libreville, ont parfois la vie plus dure que les toxicomanes.
La voix la plus poignante est peut-être celle de Joséphine Mbomba, présidente de l’ONG « Cri d’une mère ». Chrétienne d’une cinquantaine d’années, elle a arraché des dizaines de jeunes à l’enfer vert de la drogue. Certains ont repris le chemin de l’école, d’autres ont décroché un emploi… avant de rechuter faute de suivi. « Beaucoup ont très vite rechuté », avoue-t-elle, la gorge serrée. Debout au milieu des baraques, elle fixe l’horizon comme pour défier l’indifférence : « J’ai l’impression de ne pas être écoutée. » Ce qui, dans le fond, est une façon élégante de dire qu’elle crie dans un puits.
Un appel solennel aux autorités (qui n’étaient pas là)
Ce vendredi 16 mai, les associations ne sont pas venues seulement pour distribuer des tracts ou prier. Elles ont lancé une interpellation solennelle aux autorités gabonaises : des mesures urgentes contre la circulation des drogues. Les autorités, occupées ailleurs, ont promis d’y réfléchir – dès qu’un créneau se libérera entre deux conférences sur la lutte contre la drogue.
Car à Rio, comme dans d’autres quartiers sacrifiés, l’heure n’est plus à l’étude. L’heure est à la vie, et accessoirement à une certaine forme d’autodérision : comment peut-on encore s’étonner que la drogue circule quand elle passe parfois devant les uniformes sans être inquiétée ?
En attendant, les mères continuent de veiller, les commerçants de compter leurs pertes, et les évangélistes comme Joël de prier pour que la grâce, enfin, rencontre la justice – ou au moins une volonté politique un peu plus musclée que le café du campement.



