
Chaque année, la même ritournelle électrise les foyers gabonais : faut-il expédier les enfants chez les grands-parents au village ou les garder sous son toit citadin ? Entre totems mystérieux, suspicions de sorcellerie et querelles de clocher, le choix se mue en véritable parcours du combattant pour les couples. Bienvenue dans la guerre froide des vacances.
L’école claque ses portes, les cahiers regagnent les cartables et les enfants poussent leur premier soupir de liberté. Mais pour les parents gabonais, c’est le signal d’une négociation aussi serrée qu’un nœud coulant, qui menace à chaque instant de faire imploser l’harmonie conjugale. Car la question, en apparence anodine, est un véritable couperet : les enfants iront-ils au village ou resteront-ils en ville ?
Un dilemme qui, sous ses airs de simple organisation estivale, plonge ses racines dans les tréfonds des croyances, des traditions et des rapports de force familiaux. Les témoignages , recueillis dans les rues de Libreville vous offrent une plongée saisissante dans ce théâtre d’ombres où se joue bien plus que la garde d’une progéniture.
Totems et sorcellerie : quand les ancêtres s’invitent à la table des négociations
Mike, étudiant
La question des « Totems » – ces interdits familiaux transmis de génération en génération – est le premier champ de mines. Micke, étudiant et père de famille, pose le décor avec une lucidité désarmante : « On doit organiser les vacances de nos enfants de sorte qu’ils les passent tantôt chez mes parents, tantôt chez les parents de ma petite amie. Car dans nos sociétés le phénomène des interdits (Totem) de part et d’autre, peut impacter négativement l’avenir des enfants. »
Traduisons : il ne s’agit pas seulement de savoir qui aura le privilège de garder les petits. C’est une question de survie symbolique. Un aliment interdit consommé par mégarde chez les grands-parents paternels, un rituel mal interprété chez les maternels, et voilà l’enfant exposé à un préjudice dont les conséquences, dit-on, pourraient se faire sentir bien au-delà de l’été. La prudence est de mise, et l’équilibre entre les deux familles devient un exercice d’équilibriste digne des plus grands funambules.
« C’est le mari qui décide » : l’autorité patriarcale en embuscade
Kombila, entrepreneur
Kombila, entrepreneur, assume une position qui ferait grincer des dents plus d’une consœur féministe. Sa vision est claire, tranchante, et ne laisse guère de place au compromis : « Si la femme et le mari sont à couteaux tirés sur la garde des enfants pendant la période des vacances, c’est le mari qui décide quoiqu’il en coûte. Parce que d’une façon ou d’une autre, les accusations de sorcellerie ont toujours déchiré les familles. »
On reconnaît là l’argument-massue : le spectre de la sorcellerie, ce grand classique des conflits familiaux africains, brandi comme un bouclier pour justifier un autoritarisme conjugal. Kombila enfonce le clou avec un brin de fatalisme pragmatique : « Et si nos parents nous voulaient du mal, ils l’auraient fait depuis le bas âge. »
Cette position, si elle s’inscrit dans une certaine tradition patriarcale, escamote allègrement la nécessité d’un dialogue conjugal. Elle a surtout le mérite de transformer ce qui pourrait être une simple discussion estivale en une déclaration de guerre froide au sein du couple. Car que reste-t-il de l’harmonie conjugale quand l’un des deux partenaires brandit son autorité comme un sceptre incontestable ?
« Si ça ne va pas, on garde tout le monde à la maison »
Hortense, retraitée
Face à ce champ de ruines relationnelles, Hortense Ibounda, retraitée, prône une approche aussi radicale que logique : la prévention par le dialogue, et si le dialogue échoue, la solution radicale. « À la base, il faut une bonne entente entre les deux familles pour empêcher toute suspicion de sorcellerie ou de mauvais traitement des enfants dont la garde est confiée aux uns et aux autres pendant les vacances. »
Cette dame de sagesse identifie avec lucidité la source du conflit : « Ce débat s’invite dans les couples quand les principes du vivre ensemble sont faussés. » Sa solution est un couperet sans appel : « Si ça ne va pas, le couple doit décider de garder les enfants à la maison sans les envoyer en vacances. »
Cette position, qui pourrait sembler punitive, a le mérite de recentrer la décision sur l’unité conjugale et la protection des enfants. Elle évite surtout d’exposer les petits à des environnements potentiellement conflictuels ou source d’inquiétude. Un enfant qui passe ses vacances en ville, entre ses parents, est peut-être un enfant moins dépaysé, mais aussi un enfant qui n’a pas à porter le poids des querelles d’adultes.
Un dilemme universel aux couleurs gabonaises
Ce casse-tête estival n’est pas une exclusivité gabonaise. Partout dans le monde, les parents séparés ou non se déchirent sur la garde des enfants pendant les vacances. La différence, ici, réside dans cette dimension mystique et clanique qui vient colorer le débat. Là où ailleurs on parle d’organisation pratique ou de planning, ici on évoque les totems, les interdits, et le regard envieux de la belle-famille.
La tradition d’expédier les enfants chez les proches pendant les vacances, autrefois une évidence, se heurte aujourd’hui à des réalités nouvelles : l’éclatement des familles, les soupçons de sorcellerie, les conflits de loyauté, et surtout cette méfiance croissante envers l’éducation traditionnelle.
L’intérêt de l’enfant comme seule boussole
Le débat est lancé, et il divise les foyers gabonais comme un couperet mal affûté. Ville ou village ? La question mérite mieux qu’une réponse univoque ou qu’un arbitrage patriarcal. La décision, pour être juste et apaisée, semble devoir se prendre à deux, avec le dialogue comme boussole et l’intérêt des enfants comme seul horizon.
Car, comme le rappelle la loi gabonaise, les parents sont tenus d’entretenir et d’élever leurs enfants « jusqu’à leur maturité ». Une responsabilité qui ne saurait se déléguer sans une réflexion commune, sereine, et débarrassée des vieux démons qui guettent. Après tout, les vacances, est-ce que ce n’est pas d’abord un temps pour se retrouver, en famille, plutôt qu’un prétexte pour se déchirer ?
La question est posée. Et si la réponse était simplement de prendre le temps de la réflexion, ensemble, plutôt que de laisser les traditions et les soupçons dicter leur loi ? Une suggestion, en cette période de vacances, qui mérite peut-être d’être posée sur la table, avant que les couteaux ne sortent vraiment.



