


Le mariage, autrefois socle sacré et rempart contre le chaos social, ressemble aujourd’hui à un abonnement premium : séduisant au départ, souvent inadapté après quelques mois, et dont personne ne sait vraiment comment résilier sans frais. Les tribunaux sont formels : près de 2 500 divorces ont été prononcés en 2025, contre 1 800 une décennie plus tôt. Une hausse qui n’est pas une crise de l’amour, rassurez-vous. C’est juste une crise du contrat, doublée d’une crise de patience.Longtemps perçu comme un engagement indéfectible, célébré par les familles, les ancêtres et parfois Dieu lui-même, le mariage est désormais une prise de risque évaluée à la manière d’un prêt bancaire : sans garanties, sans étude préalable, et avec un taux d’incidents élevé. Les jeunes couples se forment à la va-vite, « entre deux stages ou sur une pause déjeuner », regrette Alain Omva Edou, sexagénaire marié à l’église et à l’état civil, accessoirement nostalgique d’une époque où les familles discutaient encore avant de lier leurs destins. « Aujourd’hui, ces mariages ne durent pas trois ans. Ce qu’il faudrait, c’est deux familles aux aguets. Mais surtout pas deux comptes TikTok. »Ce discours, partagé par les acteurs sociaux, tourne souvent en rengaine. Jean Louis, 30 ans, fier célibataire volontaire, assène : « Les gens se marient pour de mauvaises raisons. Parfois, ils ne se connaissent même pas. » À l’entendre, certaines unions débutent comme un story Snapchat : filtre adoucissant, absence de contexte, et on oublie de mentionner les vraies couleurs. Dès que l’économie flanche, que le Wi-Fi coupe ou que l’infidélité pointe le bout de son téléphone, tout explose. Le manque de communication fait le reste.

Et si l’on cherchait un coupable moderne, les réseaux sociaux sont tous désignés. Comparaisons de vies idéales, influenceuses en mariage parfait, défis du « couple objectif »… La toile nourrit des attentes que la vie réelle ne peut que décevoir. « Sur Facebook, mon mari cuisine, voyage et m’offre des fleurs tous les matins. Dans la réalité, il oublie de sortir la poubelle et ronfle », résume une jeune femme croisée dans un cabinet d’avocat, dossier sous le bras.
« Se marier par pression sociale ? Résiliation sous 24 mois »

Pour comprendre l’hécatombe, le sociologue Cyr Pavlov Moussavou invite à renverser la question : « Ne demandez pas pourquoi on divorce. Demandez plutôt pourquoi on se marie. » Sa réponse, aussi brutale qu’un réveil sans café : « Pour fuir la pression des tantes ? Une fois les tantes contentes, le mariage vacille. Pour les ressources ? Dès qu’elle gagne mieux sa vie que lui, l’édifice tanguera. » Autrement dit, épouser quelqu’un par défaut, c’est signer un divorce par anticipation.
Alain Mouele, quinquagénaire célibataire assumé, n’en est pas à son premier coup d’œil lucide : « Il faudrait d’abord trouver celle qu’on veut marier, et ensuite la transformer en âme sœur. Mais personne n’a le temps. On veut l’âme sœur clé en main, livrée en 48 heures. » Une position presque subversive dans un pays où le célibat prolongé finit par inquiéter les voisins.
Natacha Mouvangui, mariée à la coutume, pose la sentence définitive : « Avant le mariage, il faut s’étudier mutuellement. » Traduction : non, une relation ne se construit pas sur un abonnement Canal+ ni sur une promenade en bord de mer. Il faut des mois, parfois des années. Mais à l’ère du swipe et du « vite fait bien fait », cette évidence ressemble à une insulte.
Face aux chiffres – 2 500, tout de même –, les religieux et travailleurs sociaux appellent à une refondation. La préparation au mariage, devenue optionnelle comme les clés d’une voiture de location, doit redevenir un passage obligé. Patience, respect, vraie connaissance mutuelle, médiation familiale : à ce prix, l’amour conjugal pourrait survivre. Sinon, il restera ce qu’il est devenu : un joli feu d’artifice administratif, suivi d’une convocation chez le juge.
Au Gabon, se marier redevient donc un art. Celui de ne pas confondre un coup de foudre avec une mission de survie à deux. Ou, comme dit un avocat spécialisé en divorce, l’air blasé : « Le vrai problème, c’est qu’on veut l’âme sœur sans avoir l’âme d’une sœur. »



