Sur la Croisette, le Gabon réinvente son « septième continent » : safari industriel et conquête narrative à Cannes
Ils ne viennent pas seulement pour le glamour des marches. À Cannes, où l’on vend des rêves en trois minutes chrono, la petite délégation venue de Libreville porte une ambition démesurée : transformer une sélection officielle historique en tremplin pour une industrie nationale. Dans les couloirs du Marché du Film, le Gabon ne cherche plus la simple reconnaissance – il veut son siège à la table des souverainetés culturelles.


Il y a des silences qui en disent plus que des hourras. Ce 18 mai 2026, sur la Croisette, le bruit des projecteurs et des klaxons s’efface un instant devant la discrète mais ferme présence de l’Institut Gabonais de l’Image et du Son (IGIS). La raison ? Ben’Imana, un long-métrage co-produit par la réalisatrice gabonaise Samantha Biffot, vient d’entrer dans l’histoire : pour la première fois, un film gabonais est sélectionné en section officielle – dans le temple d’« Un Certain Regard », ce laboratoire où se révèlent les cinémas de demain.
Mais derrière l’émotion, il y a un plan. Une partition industrielle que Samson Elibigui, directeur de l’IGIS, répète depuis des mois. Car Cannes, pour le Gabon, n’est pas un aboutissement. C’est une rampe de lancement.
Le pari du « made in Gabon »
La délégation gabonaise ne se contente pas de poser sur le tapis rouge. Elle arpente le sous-sol du Palais des Festivals, là où se négocient les co-productions, les droits de diffusion et les alliances avec les plateformes. Objectif : vendre le potentiel économique d’un pays que beaucoup imaginent encore comme une simple carte postale forestière. « Notre présence ici n’est pas seulement symbolique, martèle Elibigui, elle doit ouvrir des portes commerciales. »

À Cannes, le Gabon présente ses atouts comme d’autres présentent des storyboards. D’abord, des décors naturels uniques, déjà repérés par Hollywood (La Légende de Tarzan, Warner Bros, 2014). Ensuite, une zone de stabilité rare en Afrique centrale, mise en avant par l’exemple du film Muganga (2023), tourné intégralement en sécurité avec des techniciens locaux. Enfin, la preuve vivante du talent : Samantha Biffot elle-même.
L’ère du « contre-récit »
Dans les salons du Pavillon Africain – où le Gabon expose aux côtés de l’Agence Culturelle Africaine – une autre bataille se joue. Celle du récit. Samson Elibigui le dit sans détour : « Pendant des décennies, l’Afrique a été racontée par d’autres. Entre pauvreté, conflits et exotisme. » Pour lui, chaque plan tourné dans les forêts du Gabon, chaque scène capturant la lumière de Libreville ou le rythme d’une musique locale, est un acte de souveraineté culturelle.


Il cite la Nouvelle-Zélande (Le Seigneur des Anneaux), la Corée du Sud (Parasite), le Maroc : des pays qui ont transformé un succès critique en levier touristique et industriel. « Le Gabon a les mêmes munitions, » souffle-t-il, tandis que des acheteurs européens feuillettent un dossier sur les aides à la production.
L’horizon 2027 : un pavillon et une ambition
Car Cannes 2026 n’est qu’un acte d’ouverture. L’IGIS annonce déjà la couleur : en 2027, le Gabon reviendra avec son propre pavillon officiel, une délégation élargie d’acteurs culturels et d’officiels. L’objectif est clair : renouer avec l’âge d’or du cinéma gabonais des années 1960, mais cette fois sur des bases compétitives. « Nous voulons devenir un carrefour incontournable du cinéma africain et international. »
Alors que Ben’Imana s’apprête à illuminer la salle Debussy, un sentiment étrange flotte sur la Croisette : celui d’un pays discret qui, soudain, prend la lumière – non pour y briller une nuit, mais pour y installer son quartier général.
Samantha Biffot, main sur l’épaule d’un technicien gabonais, répond en souriant à une question en anglais d’un acheteur américain. À deux pas, la Méditerranée claque sous le vent. On croirait voir un storyboard : le prochain grand décor du cinéma africain ne sera plus un décor de location. Il aura des coordonnées – et une volonté politique.
AfrikNouvelles.com avec la collaboration de Scheena Donia, Chargée de communication.



