Mondial 2026 : L’Afrique passe à la puissance 10 – mais attention, ne pas rêver trop fort

C’est un séisme historique pour le football continental. Ce jeudi, le coup d’envoi de la Coupe du Monde 2026 sera donné en Amérique du Nord avec une affiche d’ouverture XXL et hautement symbolique : Mexique – Afrique du Sud. Pour la toute première fois de l’histoire, l’Afrique alignera un contingent à deux chiffres sur la plus grande scène du monde. Enfin, « alignera » est un bien grand mot : disons qu’elle aura dix billets pour le grand show, grâce à l’aimable générosité de la FIFA et de son passage à 48 équipes – une réforme qui, soit dit en passant, permet aussi à la Chine de rêver et à l’Italie de ne pas se sentir trop seule à la maison.
Ils seront donc dix pays à porter les espoirs de tout un continent : l’Algérie, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Ghana, le Maroc, la République démocratique du Congo, le Sénégal, l’Afrique du Sud et la Tunisie. Dix. Comme le nombre de fois où l’on répétera que « cette fois, c’est la bonne » avant que les huitièmes de finale ne jouent leur rôle de broyeur de rêves.
Quatre ans après l’épopée fantastique du Maroc au Qatar – devenu le premier pays africain à hisser son drapeau dans le dernier carré d’un Mondial, déclenchant au passage une vague d’articles sur « la nouvelle donne du foot africain » – cette représentativité record doit servir de tremplin. L’objectif est clair : briser définitivement le plafond de verre. Ou du moins, faire comme si on allait le briser, jusqu’à ce qu’un arbitrage douteux, un penalty oublié ou un coup de fatigue en prolongation viennent nous rappeler que le plafond, justement, il est en verre trempé.
Du pionnier égyptien au record de 2010 : une longue marche (sans toujours avancer)
Le roman de l’Afrique au Mondial vient de loin. Il s’est ouvert en 1934, en Italie, avec l’Égypte comme unique pionnier. À l’époque, les Italiens de Mussolini trouvaient déjà que c’était une équipe de trop. Pendant des décennies, le strapontin réservé au continent est resté ultra-limité – la FIFA estimant sans doute que le foot africain, c’était bien pour faire de l’animation en phase de groupes. Le Maroc a pris le relais en 1970, avant le Zaïre (aujourd’hui la RD Congo) en 1974, dont on préfère ne pas reparler des trois matches (trois défaites, 14 buts encaissés, zéro marqué – un sans-faute d’une pureté presque mathématique). Puis la Tunisie en 1978, première nation africaine à remporter un match de Coupe du monde (3-1 face au Mexique). Un exploit dont on parle encore, preuve que les célébrations ont parfois du bon.
La montée en puissance s’est accélérée dans les années 80 et 90 avec l’épopée du Cameroun de Roger Milla en 1990 (quart de finale), puis l’avènement du Nigeria. En 1998, le contingent passe à cinq équipes, un standard qui tiendra jusqu’au record de 2010. Cette année-là, portés par l’organisation à domicile de l’Afrique du Sud – ce pays magnifique qui construisit des stades superbes pour les voir à moitié vides dès le coup de sifflet final – six représentants africains étaient sur la ligne de départ, marqués par le quart de finale tragique du Ghana face à l’Uruguay. Tragique, oui, à moins qu’on ne le raconte du côté de Montevideo : là-bas, on appelle ça de l’intelligence de jeu.
Le Maroc a changé les mentalités – mais pas celles des arbitres
En 2022, le Maroc d’Walid Regragui a fait voler en éclats les complexes d’infériorité. En s’offrant le scalp de la Belgique (déjà vieillissante, il faut le dire), de l’Espagne (tireuse de penalty catastrophique) et du Portugal (qui avait laissé Ronaldo sur le banc, un signe qui ne trompe pas), les Lions de l’Atlas ont envoyé un message fort au monde du football : l’Afrique peut jouer les trouble-fête, à condition de tomber sur des favoris en pleine crise existentielle. Désormais, avec dix cartouches dans le chargeur, les chances de revivre un tel run historique sont démultipliées. Ou pas. Statistiquement, dix équipes, c’est aussi dix occasions de sortir au premier tour, mais on préfère ne pas faire ce calcul.
Les trois grandes histoires de ce contingent 2026 (attention, émotion)
Le Cap-Vert, le grand baptême : C’est la magnifique story de cette édition. Les Requins Bleus vont fêter leur toute première participation à une phase finale. Une nation de dix îles, 500 000 habitants, et un seul rêve : ne pas repartir avec zéro point. On croise les doigts. On souffre déjà d’avance pour eux.
La RD Congo, le grand retour : Cinquante-deux ans après le calvaire des Léopards du Zaïre en Allemagne (1974) – trois matches, trois défaites, 14 buts encaissés, zéro marqué – la RDC retrouve enfin la lumière. Avec un peu de chance, ils feront mieux. Avec beaucoup de chance, ils marqueront un but. On ne demande pas plus.
Les Bafana Bafana rouvrent le bal : Absente depuis « son » Mondial en 2010, l’Afrique du Sud fait un retour fracassant et aura l’honneur de disputer le match d’ouverture face au Mexique, un remake savoureux du match de 2014 et de 2010 (1-1, but mythique de Tshabalala). Un match d’ouverture, certes. Mais rappelons que le pays hôte 2026, c’est les États-Unis, le Canada et le Mexique. L’Afrique du Sud n’est là que pour faire le nombre. Mais chut, laissez-nous rêver.
Si le Ghana, le Sénégal, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte et la Côte d’Ivoire apportent leur immense expérience de ces joutes internationales – c’est-à-dire leur solide habitude de perdre en quarts ou en huitièmes après avoir donné de l’espoir à tout un continent – la fraîcheur du Cap-Vert et de la RDC promet de bousculer la hiérarchie. Ou de prendre cher. Les deux options sont ouvertes.
Frise historique (pour mesurer le progrès en chiffres, pas en titres)

1934 : Égypte – zéro victoire.
1970 : Maroc – zéro victoire.
1974 : RD Congo – zéro victoire, 14 buts encaissés. Mention spéciale.
1978 : Tunisie – une victoire ! On n’a toujours pas digéré.
1982 : Algérie, Cameroun – l’Algérie bat l’Allemagne (2-1) mais se fait éliminer par un match truqué. Ça compte ? Non.
1986 : Algérie, Maroc – premier huitième de finale marocain. Défaite. On commence à connaître la chanson.
1990 : Cameroun, Égypte – quart du Cameroun. On en parle encore aujourd’hui. Et demain aussi.
1994 : Cameroun, Maroc, Nigeria – zéro quart.
1998 : Cameroun, Maroc, Nigeria, Afrique du Sud, Tunisie – zéro quart.
2002 : Cameroun, Nigeria, Sénégal, Afrique du Sud, Tunisie – quart du Sénégal. Une anomalie statistique.
2006 : Angola, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Tunisie – zéro quart, mais des larmes.
2010 : Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Afrique du Sud – quart du Ghana (but de la main de Suarez, penalty raté par Gyan). Encore aujourd’hui, un certain peuple uruguayen a des statues.
2014 : Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria – huitièmes pour l’Algérie et le Nigeria. Élimination cruelle pour l’Algérie (2-1 après prolongation contre l’Allemagne). Encore une fois, on était passé si près…
2018 : Égypte, Maroc, Nigeria, Sénégal, Tunisie – trois éliminations en phase de groupes, deux huitièmes (Nigeria, Sénégal). On progresse ? On régresse ? On stagne, disons.
2022 : Cameroun, Ghana, Maroc, Sénégal, Tunisie – le Maroc en demi-finale. L’Afrique pleure de joie, puis se dit : « Et si on recommençait ? »
2026 : Algérie, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, RD Congo, Égypte, Ghana, Maroc, Sénégal, Afrique du Sud, Tunisie – nouveau record, 10 équipes. Soit 10 chances d’avoir enfin un vainqueur africain. Ou 10 chances de se rappeler que le football, c’est un sport où il faut marquer plus de buts que l’adversaire – concept parfois trop abstrait.
Pour l’Afrique, ce Mondial 2026 ne sera pas qu’une affaire de chiffres. Il s’agira de traduire cette présence record en performances historiques. Les attentes sont immenses, l’ambition l’est tout autant. La réalité, elle, a parfois l’habitude de faire les choses en douceur. Mais qui sait ? Avec dix équipes, la loi des probabilités finira bien par sourire au continent. Ou alors, on attendra 2030, quand la FIFA passera à 64 équipes et que le Soudan du Sud viendra compléter le tableau. L’espoir, décidément, est la dernière à mourir. Juste avant nos gardiens de but dans les tirs au but.



