FlashFocusSociété

Phare du Cap Lopez : la sentinelle rouillée du Gabon, entre héritage et abandon

Dans la lueur dorée du crépuscule, les derniers rayons de soleil illuminent une structure de fer forgé qui se tient droite malgré le sel, le vent et l’indifférence des hommes. Le phare du Cap Lopez, jadis fierté des Ateliers Eiffel, n’est plus qu’une ombre de lui-même, un gardien sans lumière qui défie l’océan depuis 1911.
Le phare du Cap Lopez, le point le plus occidental de toute l’Afrique équatoriale, est en danger critique. Construit en 1911 dans les ateliers de Gustave Eiffel, il s’élevait à l’origine à 30 mètres de hauteur. Aujourd’hui, ce monument historique est abandonné et inactif depuis de nombreuses années, rongé par la corrosion et menacé  quotidiennement par une érosion côtière qui grignote ses fondations de 2 à 4 mètres par an.
À quelques centaines de mètres de cette sentinelle mourante se dresse depuis 2012 un nouveau phare : un squelette métallique fonctionnel de 30 mètres, peint en rouge et blanc, qui émet un éclair blanc toutes les 5 secondes. Ce nouveau venu symbolise la modernité efficace mais froide, tandis que son aîné incarne une mémoire collective en péril.
 
Une histoire de fer et de vagues
L’histoire du Cap Lopez remonte bien avant la construction du phare. Le cap doit son nom au navigateur portugais Lopo Gonçalves, qui l’aurait atteint vers 1480. Cette langue de terre, avancée de l’île Mandji dans le delta de l’Ogooué, fut pendant les XVIIIe et XIXe siècles un lieu de commerce des esclaves, un passé lourd que le phare a ultérieurement surveillé.
 
En 1911, les ateliers de Gustave Eiffel, dont l’ingénieur avait révolutionné l’architecture métallique avec sa tour parisienne, livrent ce phare entièrement métallique. Construit en acier riveté avec une lanterne en cuivre, il remplace un premier phare datant de 1897. Pendant des décennies, il guide les marins vers Port-Gentil, le second port international du Gabon, niché dans une baie abritée derrière le cap.
Jean-Claude Mickala se souvient de l’époque où, en 1962, « il y avait 3 maisons, 2 d’habitation et une qui servait d’atelier. Le phare était sur le sable, la mer était à 200 mètres. C’était beau à voir ». Un témoignage qui souligne à quel point la ligne de côte a reculé depuis.
 
La lente agonie d’un monument
Aujourd’hui, le phare n’est plus que l’ombre de sa gloire passée. Son état est critique et son effondrement est redouté à tout moment. Les photos récentes montrent une structure dont le métal est rongé à cœur, avec une base parfois submergée par les marées hautes.
 
Les causes de ce déclin sont multiples :
 
Le phare n’est plus actif depuis de longues années, remplacé par une structure moderne plus efficace mais sans âme.  L’acier et l’air salin font un mélange dévastateur à long terme. C’est le pire ennemi. Le recul du littoral, estimé entre 2 et 4 mètres par an, érode  inexorablement les fondations du phare. Construit à l’origine « assez loin de la côte » selon les archives, il se trouve désormais dangereusement près des vagues, malgré un socle de béton et un brise-lame.
 
Pourtant, le site pourrait être une des attractions touristiques  du Gabon, un lieu de promenade et de mémoire pour les habitants et les visiteurs.
 
David, dont la famille était proche d’un responsable du phare, confie avec émotion : « J’y suis monté plusieurs fois… Jadis sur le trottoir de la route… » Son souvenir est teinté de la fierté d’avoir gravi cette structure impressionnante, aujourd’hui trop dangereuse pour être visitée.
 
Ce sentiment d’appartenance est partagé par un internaute gabonais qui s’indigne sur un blog : « Quand on parle de tourisme historique, ce genre de monument est de réquisition. C’est inacceptable de laisser un bout de notre histoire s’envoler par négligence. » Il rappelle que ces monuments témoignent  » du Gabon colonisé. Certes, c’est un fait à ne pas se vanter, mais l’ignorer c’est ignorer la mémoire de nos ancêtres ».
 
Alain Lortscher, un ancien résident de Port-Gentil (souvent appelé « POG »), témoigne du changement radical qu’il a observé : « Je l’ai vu les pieds dans le sable et les pieds dans l’eau ! Quel beau monument du temps passé. Il va bientôt s’effondrer. Quel dommage… »
Un paradoxe gabonais : pétrole et patrimoine
En effet, le contraste est saisissant. À l’est de la pointe du cap s’étend un terminal pétrolier d’où est exportée la quasi-totalité du pétrole gabonais. Ce terminal, aménagé à partir de 1957, ne cesse de s’agrandir pour accueillir des pétroliers toujours plus grands. À Port-Gentil même, deux raffineries traitent le pétrole acheminé depuis le cap par oléoduc.
 
Le terminal pétrolier moderne et l’ancien phare constituent un diptyque symbolique du Gabon contemporain : une économie tournée vers l’exportation de ressources naturelles, et un patrimoine historique négligé.
 
Cette contradiction n’échappe pas aux habitants. Un commentaire Facebook lance un appel : « Les ‘riches’ de PoG et les grandes entreprises locales, ensemble, doivent restaurer et sauver ce monument historique. » Une autre voix ajoute : « C’est vraiment dommage qu’il soit laissé à l’abandon, parce que ça doit être le plus vieux ‘ monument historique’  de Port Gentil ! »
 
La réappropriation d’une mémoire contestée
 
L’histoire du Cap Lopez est aussi un sujet de débat sur la narration historique. Sur les réseaux sociaux, une réaction à un post rappelant que le cap fut « découvert » par Lopo Gonçalves souligne : « Cela induit que l’endroit était inhabité et non connu des populations autochtones ? 
 
Cette mise au point est essentielle. Le phare, bien que construit sous administration coloniale, fait désormais partie intégrante du patrimoine gabonais. Sa préservation ne serait pas un hommage à la colonisation, mais bien un acte de réappropriation d’une histoire complexe, incluant les périodes précoloniale, coloniale et post-indépendance.
 
L’espoir d’une renaissance ?
Face à cette lente disparition, des exemples ailleurs au Gabon montrent qu’une alternative est possible. Le phare de Pointe Gombé (Pointe Denis), près de Libreville, construit en 1891, a été restauré et intégré dans un complexe hôtelier rustique nommé « Le Phare de Momo ». Cette reconversion intelligente prouve qu’un phare historique peut retrouver une utilité économique tout en étant préservé.
 
Pour le Cap Lopez, la situation est plus urgente, mais non désespérée. Les spécialistes estiment qu’il pourrait s’effondrer « à tout moment ». La balise est désormais inutile pour la navigation, mais sa valeur symbolique, historique et touristique est inestimable.
 
Le temps presse. Chaque tempête, chaque grande marée pourrait avoir raison de ce témoin silencieux d’un siècle d’histoire gabonaise. Dans l’immédiat, les autorités déconseillent de s’approcher de la structure trop fragile. Mais cette mise à distance physique ne doit pas se transformer en indifférence collective.
 
Dans l’effervescence des fêtes de fin d’année , période de rassemblement et de retrouvailles, le phare du Cap Lopez reste seul face à l’Atlantique. Sa lueur s’est éteinte, mais son ombre portée sur le sable de l’île Mandji continue de raconter une histoire. Celle d’un pays à la croisée des chemins, entre les richesses de son sous-sol et les trésors de sa mémoire, entre l’appel de l’avenir et le murmure du passé.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page