BusinessFlashInternational
23 milliards d’euros, 250 000 emplois et une promesse : bienvenue au grand bal des annonces franco-africaines

Nairobi, capitale de la « Silicon Savannah », a accueilli le sommet Africa Forward, co-présidé par la France et le Kenya. Emmanuel Macron y a déroulé le tapis rouge à 7 000 participants, 32 panels et surtout… 23 milliards d’euros d’investissements « mobilisés ». Un chiffre à couper le souffle. En attendant les décaissements.

Le chiffre qui fait rêver les chancelleries (et les communicants)

« 23 milliards d’euros. » Le président français a lancé le nombre comme on jette une bouteille à la mer. Le Business Forum Inspire & Connect, organisé en ouverture du sommet, a donc officiellement produit une enveloppe totale de 27 milliards de dollars. De quoi faire pâlir d’envie plus d’un ministre des Finances sur le continent.
Détail amusant : le forum devait réunir 2 000 à 2 500 chefs d’entreprise. Il en a attiré près de 7 000. À Nairobi, l’appétit pour les promesses d’investissement semble inversement proportionnel à la taille réelle des poches.
Découpage des annonces :

14 milliards d’euros venus de groupes français (CAC40, ETI, PME – tout le monde en piste).
9 milliards d’euros d’investisseurs africains… en Afrique. Parce qu’il faut bien montrer que le « partenariat d’égal à égal » n’est pas une formule vide.
À la clé, côté français : 250 000 emplois directs promis, sur le continent et en France. Le test, reconnaît-on pudiquement, ne viendra pas des annonces mais des décaissements – cette petite formalité qui transforme les vœux pieux en salaires.
Proparco, le pilier qui tourne à plein régime
La filiale privée de l’AFD, Proparco, s’est donné en spectacle : plus de 500 millions d’euros signés en une journée, soit la moitié de son engagement annuel pour l’Afrique. Belle performance – à condition d’aimer les claps sur des protocoles d’accord.
Deux deals phares :
300 millions d’euros sur trois ans avec Ecobank pour les chaînes de valeur agricole.
200 millions d’euros avec la BOAD – une transaction croisée euro/franc CFA présentée comme une « première mondiale ». On notera au passage que le franc CFA, ce cher rescapé des critiques, était bien au rendez-vous.
Proparco a aussi lancé l’Africa AgriTrade Coalition : 16 institutions financières, 400 milliards d’euros de bilans cumulés, pour combler un déficit de 50 milliards de dollars dans le financement du commerce agricole. « 500 millions en une journée », a résumé fièrement Françoise Lombard, directrice générale. Soit 1 % du besoin évoqué. Mais il ne faut pas être de mauvaise foi : c’est un début.
Le grand écart géopolitique : adieu pré carré, bonjour Kenya
Changement de décor spectaculaire. Pour la première fois depuis 1973, un sommet Afrique-France se tient dans un pays anglophone. Le choix de Nairobi est un pied de nez assumé à la Francophonie historique, alors que Paris recule militairement du Sahel et que son influence ouest-africaine grince.
Le Kenya, qui se rêve en Silicon Savannah et a signé un accord de défense avec la France en avril, devient le nouveau chouchou de l’Élysée. Aux côtés du Nigeria – représenté par les poids lourds Dangote, Rabiu et Elumelu –, Nairobi incarne une stratégie de diversification bienvenue.
Emmanuel Macron a d’ailleurs reconnu, sans fard, la perte de parts de marché françaises face à la Chine, la Turquie, les États-Unis… et certains acteurs africains. « Une décennie où certains se sont crus en terrain conquis », a-t-il dit. Traduction : on a snoobé le continent, et maintenant on court après.
Mais l’ombre du « modèle vertical » plane encore
Tout n’est pas si neuf dans ce nouveau grand jeu. L’économiste togolais Kako Nubukpo, toujours aussi affûté, a rappelé sur France 24 une vérité qui fâche : « L’économie d’empire est toujours là. » Et de citer le franc CFA, toujours vivant, ainsi que la présence écrasante de Bolloré, Vinci ou Eiffage dans l’Afrique francophone.
Le repositionnement a aussi ses déconvenues concrètes. Si CMA CGM a fièrement annoncé 700 millions d’euros pour le port de Mombasa, une autre affaire dit l’envers du décor : le Kenya a annulé en 2025 un contrat de 1,5 milliard de dollars attribué à un consortium mené par… Vinci. Au profit d’entreprises chinoises, évidemment. Rien de personnel, c’est juste les affaires.
La douche froide budgétaire : l’APD française fond comme neige au soleil
Pour donner de la consistance aux grandes déclarations nairobiennes, il faudrait une aide publique au développement (APD) à la hauteur. Las, la mission « Aide publique au développement » française a subi cinq coupes consécutives en moins de deux ans. Elle est votée à 3,5 milliards d’euros en crédits de paiement pour 2026 – soit une baisse de 18 % par rapport à 2025, et plus de 2 milliards perdus depuis 2024.
L’APD totale française pourrait tomber à 0,38 % du revenu national brut en 2026. L’objectif de 0,7 % inscrit dans la loi de 2021 ? Abandonné de fait. Pendant ce temps, on annonce 23 milliards d’euros d’investissements « mobilisés ». Une mise en perspective qui laisse songeur.
Alors, que retenir de ce sommet nairobien, entre fastes protocolaires et chiffres ronds comme des soleils couchants ?
Que les intentions affichées – co-investissement, égal à égal, diversification – sont louables. Que les yeux du Kenya et du Nigeria brillent à l’idée de capter un peu de la manne française. Mais que, comme souvent sur le continent, les vrais partenaires se reconnaîtront à la couleur des liquidités effectivement décaissées, pas à celle des communiqués.
En attendant, les 250 000 emplois promis sont en « création virtuelle ». Et le franc CFA, lui, n’a toujours pas pris de vacances.
Bienvenue en Afrique, où les sommets finissent toujours par poser la même question : et demain, qui paie ?



