
Alors que la ZLECAf ambitionne de faire de l’Afrique un marché commun de 1,4 milliard de personnes, les violences xénophobes récurrentes en Afrique du Sud fragilisent cet idéal d’intégration et interrogent la faisabilité d’une libre circulation des travailleurs à l’échelle continentale.
Imaginons cinquante-quatre États et 1,4 milliard de personnes réunis au sein d’un marché commun. Telle est l’ambition colossale portée par le projet de la ZLECAF. En gestation depuis plusieurs années, ce vaste espace de libre-échange pourrait littéralement transformer l’économie africaine et créer une connexion solide entre les peuples. Seulement voilà, la résurgence des violences xénophobes sur le continent compromet sérieusement l’effectivité d’une telle connexion. Particulièrement préoccupant, le cas sud-africain constitue à lui tout seul un véritable pied de nez à la ZLECAF. Une question taraude désormais les esprits : la libre circulation des personnes en Afrique est-elle pour demain ?
Un pari audacieux
L’Afrique a tout ce qu’il faut pour rêver plus grand. Un réservoir de matières premières quasi inépuisable, une démographie qui va peser 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050, avec la garantie d’une main-d’œuvre disponible et rajeunie. Car pendant que la population occidentale vieillit, les Africains, eux, rajeunissent de plus en plus. Ce qui veut dire plus de travailleurs et davantage de consommateurs.
Dans ce contexte, l’ambition de doter le continent d’un marché unique est une perspective économiquement reluisante. Elle est même impérative pour faire face à la concurrence des marchés internationaux. C’est l’audacieux projet porté par la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine.
Le mot d’ordre est clair : l’Afrique doit passer d’une économie de rente à une économie productive axée sur la transformation locale des matières premières. Au-delà, elle doit créer et renforcer ses propres corridors afin d’assurer son autonomie industrielle. Avec la mise en œuvre des mécanismes institutionnels et juridiques y afférents, ce marché intra-africain a toutes les chances d’aboutir. Mais l’organe piloté par le Sud-africain Wamkele Mene devra enjamber plus d’un obstacle avant de porter ses fruits. Et parmi ces obstacles, il y a le défi de la libre circulation des travailleurs.
Une intégration compromise
Avoir de l’ambition est une chose, se donner les moyens pour la réaliser en est une autre. Au-delà des mécanismes économiques et institutionnels en gestation, le vrai défi pour la mise en œuvre de la ZLECAF réside au niveau de la libre circulation des personnes. En toile de fond, il y a évidemment l’actualité sud-africaine marquée par la résurgence des violences xénophobes. En tout état de cause, le pays aux couleurs arc-en-ciel ne joue clairement pas sur le terrain où on l’attendait. Première économie et référence continentale en matière de compétitivité, cette nation est censée montrer l’exemple en matière d’intégration des communautés étrangères. Au lieu de cela, le pays plonge jour après jour dans une logique raciste qui rappelle les années les plus sombres de son histoire. D’une violence sans pareille à l’égard des immigrés, sa population montre clairement qu’elle n’a cure de l’intégration régionale. Comme pour dire que la libre circulation des travailleurs n’est pas pour demain. Et tout cela sans que le gouvernement de Cyril Ramaphosa ne soit capable de broncher.
Mais en livrant les travailleurs immigrés à la vindicte populaire, le peuple sud-africain envoie un mauvais signal au reste du continent. Rien d’étonnant alors si les discours nationalistes signent leur grand retour dans les projets politiques un peu partout en Afrique. Et que cela ne choque personne lorsque tel ou tel pays interdit aux étrangers d’exercer certains métiers. Tant qu’il n’y aura pas une volonté politique partagée par l’ensemble des États, la libre circulation des personnes portée par le projet de la ZLECAF ne sera qu’un fantasme de plus.
Michel Ndong Esso, est enseignant de philosophie morale et politique , consultant politique chez Gabon 24, par ailleurs auteur de plusieurs tribunes et de billets d’opinion dans la presse écrite. Ses analyses portent essentiellement sur les dynamiques institutionnelles et socio-économiques gabonaises mais aussi sur les mutations politiques à l’échelle continentale.



