
Le lancement des démolitions dans les emprises des futurs projets routiers du Grand Libreville a transformé la matinée de mercredi en course contre la montre pour des centaines de familles. Entre indemnisations distribuées à l’heure où les coqs dorment encore, déménagements sous une pluie battante et compensations à faire pâlir un loyer de studio, l’opération laisse un goût amer, malgré la belle ambition affichée de moderniser la capitale.


C’est une matinée que Désiré Ndong n’est pas près d’oublier. Ce mercredi 4 novembre 2026, sous une pluie qui n’avait visiblement pas reçu le mémo, les pelleteuses ont commencé à gronder dans les quartiers Okala, Lac Bleu et Diba-Diba, dans le 1er arrondissement de Libreville. Le vice-président du Gouvernement, Hermann Immongault, a supervisé en personne le coup d’envoi de ces opérations — une phase longtemps annoncée, mais dont le calendrier semble avoir pris tout le monde de court, à commencer par ceux qui devaient plier bagage.
Au total, 430 habitations sont concernées par cette libération d’emprises destinées aux futurs projets routiers du Grand Libreville, un programme couvrant Libreville, Ntoum, Owendo et Akanda. Selon les chiffres gouvernementaux, 69 habitations sont touchées à Okala, dont 14 seulement disposent de titres fonciers, 183 constructions à Lac Bleu et 178 à Diba-Diba.
Une indemnisation à deux vitesses (voire à trois)
Le gouvernement a mobilisé 1 811 532 980 FCFA pour dédommager 139 familles du projet routier de Diba-Diba. Le ministre du Logement, de l’Habitat, de l’Urbanisme et du Cadastre, Mays Mouissi, a remis les chèques ce mercredi, en présence de la gouverneure de la province de l’Estuaire. Une enveloppe de plus de 1,8 milliard de FCFA censée permettre aux ménages de recevoir leur compensation avant la poursuite des travaux.


Sur le terrain, la réalité a un tout autre goût. « Nous sommes tellement dépassés. On ne s’attendait pas à cette précipitation. Personne n’était prêt à déménager sous la pluie avec un temps qui n’est pas clément », témoigne Désiré Ndong, déguerpi. Et d’ajouter : « Tous les déguerpis n’ont pas reçu les indemnisations au même moment. Certains les ont reçues à 2h du matin, d’autres au lendemain. » Une distribution nocturne qui a au moins le mérite de l’originalité, on connaissait les chèques, cadeaux de minuit, voici désormais les chèques-déménagement de 2h.
« Que faire avec 1,5 million ? »


Au-delà du timing, c’est le montant des compensations qui cristallise les tensions. « Les compensations ne sont même pas à la hauteur de nos attentes. Il y a des familles qui se retrouvent avec 3 millions, 2 millions, 1 million 5. Qu’est-ce qu’on peut faire avec ? Déjà qu’elles sont arrivées tard alors que certains avaient déjà entrepris le déménagement sous la pluie et à leurs propres frais », dénonce Alain Minko, autre habitant déguerpi. Une somme qui, selon les quartiers de Libreville, permet d’envisager soit un nouveau toit, soit un très bel abonnement de taxi-moto pour les dix prochaines années.
La détresse est d’autant plus grande que certains ménages n’ont eu d’autre choix que de chercher refuge chez des proches, dans la nuit et sous la pluie. Une situation qui pose la question des mesures d’accompagnement promises par l’État, promesses dont on attend encore la feuille de route, quelque part entre deux averses.
« Je ne suis pas allé à l’école aujourd’hui »
Pour Junior Dipama, la journée du 4 novembre restera synonyme de chaos. « L’État avait certes annoncé les casses à partir du 4 novembre. Mais c’était une annonce sans mesures d’accompagnement. Déménager sous la pluie, c’est vraiment compliqué comme vous pouvez le constater. Moi, je ne suis pas allé à l’école aujourd’hui », confie-t-il, résumant la désorganisation complète de la vie quotidienne de ces familles. Une journée pédagogique improvisée, en quelque sorte, dont il se serait bien passé.
Un projet ambitieux, une transition douloureuse
Le programme de modernisation des infrastructures routières du Grand Libreville représente un enjeu stratégique pour l’agglomération, confrontée à des défis croissants de mobilité et d’urbanisme. Mais sa mise en œuvre révèle un décalage persistant entre les ambitions gouvernementales et les réalités vécues par les populations. Entre indemnisations remises dans la précipitation, compensations jugées insuffisantes et solutions de relogement invisibles, l’opération laisse un goût amer à ceux qui paient le prix de la modernisation. Si le gouvernement affiche sa volonté d’accélérer les chantiers, il lui reste à convaincre que la transformation urbaine ne se fait pas au détriment des plus vulnérables, et, tant qu’à faire, que la pluie n’est pas un accélérateur de déménagement.
Une chose est sûre : à Okala, Lac Bleu et Diba-Diba, les stigmates de cette journée pluvieuse resteront longtemps gravés dans les mémoires des 430 familles qui ont dû quitter leurs maisons dans l’urgence, sans toujours savoir de quoi demain sera fait.



