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Tous en pagne : au Gabon, le vendredi devient journée africaine obligatoire… mais à vos frais

Depuis le 30 avril, un décret présidentiel impose aux agents publics gabonais de troquer costume et tailleur contre pagne, boubou ou robe traditionnelle chaque vendredi. Objectif affiché : célébrer le patrimoine vestimentaire local. Objectif réel, pour certains fonctionnaires : débourser sans compter. Une mesure qui habille la culture, mais déshabille un peu plus le portefeuille.

Sous la houlette de Brice Clotaire Oligui Nguema, le Conseil des ministres du 30 avril a fait d’une pierre deux coups : réveiller l’âme africaine des administrations et offrir aux couturiers locaux ce qui s’apparente à un plan de relance inespéré. Désormais, chaque vendredi, les agents de l’État devront se présenter vêtus « conformément aux codes définis ». Traduction : messieurs, oubliez la cravate qui étrangle — bon débarras, diront certains — et enfilez chemise et pantalon en pagne, boubou long ou ensemble en raphia ou wax. Mesdames, sortez la grande robe brodée, le corsage d’apparat et le foulard assorti. Seuls les militaires et forces de sécurité, déjà pourvus d’une tenue, échappent à la révolution textile.

« Nos parents s’habillaient ainsi », se réjouit Laetitia Gaëlle, agent au ministère de la fonction publique, déjà parée comme un jour de fête nationale. Amour Clara Megnie, conseiller technique, abonde : « L’identité africaine doit revenir dans nos administrations. Madame le ministre montre l’exemple, alors suivons-la. » Même dans le privé, certains applaudissent. Armel Biviga-Biviga, en chemise africaine, rappelle avec nostalgie les années 80 où « nos femmes étaient belles en tenues traditionnelles, avant que la culture occidentale ne vienne tout gâcher ».

Une diversité culturelle… mais laquelle ?

Les puristes, eux, grattent un peu le vernis. Peter Obame, fonctionnaire rencontré dans la rue — en costume, ce qui lui vaudra peut-être un mot de son chef — s’interroge : « Une tenue africaine, ça veut dire quoi au juste ? Je suis fang. J’ai ma tenue traditionnelle. Les Haoussas, les Punus aussi. Pourquoi ne pas valoriser nos différences ? » Bonne question. Car sous l’apparente unité du « pagne », ce sont des dizaines d’identités vestimentaires qui pourraient s’inviter au guichet. Une richesse, certes. Mais le décret a-t-il prévu un fascicule pour s’y retrouver ? Mystère.

Maïzene Bouity, agent du privé aux lunettes noires et à la tenue occidentale, tient pourtant une piste : « Notre vraie tenue traditionnelle, c’est le raphia. Notre identité. Si on le valorise, on montrera au monde notre richesse culturelle. » Le raphia, matière noble et artisanale, a du potentiel. Et un coût.

Là où le bât blesse : l’addition

Car c’est bien là que le pagne se déchire. Sur les réseaux sociaux, la mayonnaise culturelle monte, mais le goût amer des fins de mois difficiles aussi. « Acheter du wax de qualité ou du raphia, ce n’est pas donné à tout le monde », peste un internaute. « Certains agents peinent déjà à boucler le mois, alors leur imposer une tenue sans prime vestimentaire, c’est injuste », renchérit un autre.

L’État, dans sa grande générosité, n’a jusqu’ici prévu aucune compensation financière. Pas de prime. Pas d’indemnité « pagne ». Rien. Juste l’obligation et le sourire, pour l’instant, de la hiérarchie chargée du contrôle. Les chefs de service, directeurs et directeurs généraux deviennent donc les gardiens du bon goût traditionnel — et accessoirement les vigiles du budget vestimentaire de leurs équipes.

Au fond, pourquoi pas ?

L’idée, convenons-en, n’est pas idiote. Valoriser l’artisanat local, redonner ses lettres de noblesse au pagne, au boubou, au raphia, réveiller une fierté culturelle un peu endormie sous le poids des cravates et des tailleurs gris souris — tout cela est louable, voire élégant. Et l’on voit déjà, dans les couloirs des ministères, ces couleurs chatoyantes qui égayent un vendredi morose.

Mais à force de vouloir habiller tout le monde avec les mêmes bons sentiments, on finit par oublier que derrière chaque tenue, il y a un portefeuille. Et que la culture, quand elle est imposée sans filet, risque de faire grincer des dents de ceux-là mêmes qu’elle est censée célébrer.

Alors, vendredi prochain, les agents gabonais seront-ils tous en pagne ? Sans doute. Mais certains le seront en souriant, d’autres en soupirant sur le prix du wax. Et si l’objectif est vraiment de « célébrer le patrimoine », une petite prime vestimentaire — ou au moins une exonération de taxes sur les tissus locaux — ferait figure de cadeau bien emballé. En attendant, les couturiers de Libreville peuvent se frotter les mains. Eux, en tout cas, n’ont pas attendu le décret pour être déjà gagnants.

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