
Par la rédaction
C’est une affaire qui mêle dettes anciennes, contexte politique suspect et droit des prescriptions. L’opposant gabonais Alain-Claude Bilie-by-Nze, ancien Premier ministre sous Ali Bongo et désormais figure de proue de la contestation contre le président Brice Clotaire Oligui Nguema, a été interpellé mercredi soir à son domicile par les agents de la Direction Générale des Recherches (DGR). Son parti, Ensemble pour le Gabon (EPG), dénonce une arrestation « arbitraire, brutale et manifestement contraire aux principes fondamentaux de l’État de droit ».
Selon le communiqué du parti consulté par notre rédaction, cette interpellation serait liée à une affaire remontant à… 2008. Soit dix -huit ans – excusez du peu – d’une patience qui force presque l’admiration.
Une dette de 5 millions FCFA et une plainte qui sort du chapeau
L’histoire, digne d’un feuilleton judiciaire à la gabonaise, trouve son origine dans l’organisation de la « Fête des cultures ». À l’époque, les caisses du Trésor public tardant à se dénouer, des militants du Rassemblement National des Bûcherons (RNB) – le parti de Paul Mba Abessole, alors vice-Premier ministre – auraient décidé de cotiser de leur poche pour lancer les festivités. Parmi eux, une certaine Baba Ramatou, qui aurait contribué à hauteur de 5 millions de francs CFA. Bilie-by-Nze, président du comité d’organisation, aurait lui-même versé 3 millions.
Promesse fut faite que l’État rembourserait. Mais l’État gabonais, dans un sens du devoir mémoriel apparemment très sélectif, n’a jamais honoré sa dette. Pendant dix-huit ans, le silence. Puis, soudain, au printemps 2026, Baba Ramatou se souvient qu’elle aimerait récupérer son argent. Et porte plainte.
Le timing, comme le notent plusieurs observateurs, interroge. L’avocate de l’ancien Premier ministre a d’ailleurs souligné une difficulté juridique de taille : au moment des faits, la prescription pour délits était de trois ans, et de dix ans pour les crimes. Une condamnation semble donc, sur le papier, aussi probable qu’une pluie en plein harmattan.
Mais c’est là que le feuilleton prend un rebond digne d’un scénariste inspiré. Selon le site Gabonreview, la plaignante affirmerait avoir relancé verbalement Alain-Claude Bilie-by-Nze « il y a environ un an » au sujet de sa créance. Une démarche qui, si elle est avérée, aurait eu pour effet d’interrompre le délai de prescription. Magie du droit civil : un simple rappel verbal, et voilà que dix-sept ans d’oubli s’effacent comme par enchantement.
Les conseils de l’ancien Premier ministre, bien évidemment, contestent cette version. Me Moubembe, visiblement peu convaincu par ce tour de passe-passe juridique, s’est dit « dégoûté » en sortant du tribunal.
95 %, 3 %, et une opposition qui dérange
Pour comprendre pourquoi cette affaire fait grand bruit, il faut rappeler la séquence politique. Bilie-by-Nze, dernier Premier ministre d’Ali Bongo, est devenu après le cpoup d’État du 30 août 2023 l’une des principales voix critiques contre le nouveau régime de Brice Clotaire Oligui Nguema. Lors de l’élection présidentielle d’avril 2025, il est arrivé deuxième avec 3 % des suffrages. Loin, très loin derrière l’ancien patron de la Garde républicaine, crédité de près de 95 % des voix – un score que même les dirigeants nord-coréens regardent avec une pointe d’envie.
Selon Jeune Afrique, « Bilie-By-Nze se sentait de plus en plus menacé » avant son arrestation. Son parti ne dit pas autre chose : cette interpellation serait une manière de museler l’opposition, dix-huit ans plus tard, sous prétexte d’une créance qui aurait dû être prescrite trois fois.
Le parti pris : « Une simple affaire de droit privé », selon la presse pro-pouvoir
Le journal Kongossa News, dont la ligne éditoriale semble proche des milieux officiels , propose une tout autre lecture. Dans un édito qui assume son orientation, il affirme que « nous ne sommes pas face à une affaire politique, mais face à un litige de droit privé ». Une dette contractée, reconnue, impayée. Rien de plus.
« Que le débiteur soit un citoyen ordinaire ou un ancien chef de gouvernement ne change rien à l’affaire, écrit le média. C’est même précisément dans ces cas que le droit doit s’affirmer avec le plus de rigueur. » Et d’ajouter, avec une pointe de paternalisme bien senti : « L’indignation affichée tient davantage de la diversion que de l’argumentation. »
Sous la plume de Kongossa News, l’arrestation devient alors un symbole : celui de la rupture avec « l’indulgence sélective » dont bénéficiaient les élites. Le président Oligui Nguema, en laissant la justice suivre son cours, serait en train de transformer le Gabon. On n’ose imaginer la suite : bientôt, les ministres paieront leurs amendes pour excès de vitesse ?
La question qui fâche : responsabilité morale ou pénale ?
Au-delà des postures, le fond du débat mérite d’être posé. Bilie-by-Nze a-t-il personnellement promis à Baba Ramatou qu’elle serait remboursée ? Si oui, s’agit-il d’un engagement moral ou juridiquement contraignant ? Et surtout, peut-on poursuivre pénalement quelqu’un pour une dette privée qui relève normalement du civil ?
Les avocats de l’opposant ont d’ores et déjà annoncé qu’ils contesteraient la procédure. De son côté, le parti Ensemble pour le Gabon exige « la libération immédiate » de son leader. La balle est désormais dans le camp de la justice, qui devra expliquer le moment venu comment une dette de 2008, non constatée par écrit, a pu soudainement ressusciter.
Car, pour le moment, les Gabonais retiennent surtout cette leçon : quand on organise une fête des cultures, mieux vaut éviter de faire crédit. Surtout si l’État est l’invité. Et surtout, surtout, si l’on envisage de devenir opposant dix-sept ans plus tard.
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