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La retraite sur le sable mouvant : tontines, francs CFA et espoirs fatigués

En Afrique subsaharienne, où l’État protecteur est une espèce en voie de disparition, des millions de seniors improvisent leur vieillesse entre tontines communautaires, terre héritée et prières pour que le corps tienne jusqu’au dernier jour. Entre le Gabon, le Cameroun et le Congo-Brazzaville, radioscopie d’un système où l’épargne retraite tient du numéro d’équilibriste.

« Mon fils, j’ai travaillé 35 ans, et je compte sur mes poules pondeuses »
À Libreville, Ernestine N., 72 ans, ancien chef de service à la SNI (Société nationale immobilière), a officiellement pris sa retraite en 2015. Son regard brille encore d’un reste de fierté quand il sort sa carte de retraité, jaunie. Mais la fierté s’efface vite.

« La CNSS me verse 48 000 FCFA par mois. Soit 73 euros. Avec ça, tu paies l’eau, l’électricité, la morgue ? Non, je rigole, mais la mort approche. Alors je me suis reconvertie : je vends des œufs au marché Mont-Bouët. Mes filles m’envoient 10 000 ici, 15 000 là. Heureusement, je suis dans une tontine de quartier depuis 20 ans – on en verse 30 000 chaque mois. Mais ces derniers temps, trois membres sont morts, personne pour payer leur part. La tontine coule. »
Ernestine touche du doigt le premier tabou : la solidarité familiale et communautaire, longtemps infaillible, se fissure sous le double effet de l’urbanisation et de la précarité des plus jeunes. Selon la CEA (Commission économique pour l’Afrique), d’ici 2050, le nombre de personnes âgées en Afrique subsaharienne triplera. Face à cette déferlante grise, les tontines – souvent non régulées et à capital fixe – montrent leurs limites.

« Cameroun : cotiser pour plus tard, ou acheter le cartable aujourd’hui ? »
À Douala, Hamadou M., 54 ans, conducteur de taxi-brousse sur la ligne Douala-Yaoundé, ne s’appelle pas encore retraité, mais il se prépare. Ou plutôt, il ne se prépare pas.
« Tu rigoles ? J’ai trois enfants à l’université, une mère malade, et mon taxi est en location-vente. À la fin du mois, il reste quoi ? Rien. On me parle d’épargne retraite, moi je parle de pneu à changer. La micro-assurance, le mobile money, oui c’est moderne. Mais quand tu vis au jour le jour, épargner pour dans 15 ans, c’est un luxe de blanc. »
Son cri du ventre illustre le casse-tête central des économies à faible revenu : comment arbitrer entre le présent vital (santé, éducation, logement) et un futur hypothétique ? Les gouvernements et les institutions financières peinent à concevoir des produits flexibles, indexés sur les cycles informels de revenus. Résultat : moins de 5 % des travailleurs du secteur privé non structuré cotisent à un fonds de pension formel, selon l’AIMF.
Congo-Brazzaville : « Mon bureau a trois réformes sur l’étagère, mais pas d’argent »
Au ministère des Finances, Florent O., 49 ans, fonctionnaire de haut rang, avoue à mi-voix ce que beaucoup soupçonnent.
« Nous avons des textes pour réguler les produits d’épargne retraite privée. Des comités, des projets, des colloques à Kintélé. Mais dès qu’il s’agit de promouvoir une retraite par capitalisation accessible à un coiffeur ou à une vendeuse de beignets, ça bloque. La raison ? Les assureurs traditionnels ne veulent pas de petits cotisants – trop de frais de gestion. Et les mutuelles de santé peinent à survivre. Alors on refile la patate chaude aux tontines, comme depuis l’indépendance. »
Florent le concède en riant jaune : la volonté politique existe souvent dans les discours, rarement dans les décrets budgétés. Pendant ce temps, dans les campagnes et les quartiers populaires, l’épargne foncière – acheter un lopin pour le louer ou le cultiver – devient le plan B maintes fois plébiscité. Mais ici aussi, les aléas sont nombreux : conflits d’héritage, expropriations, et bien sûr, la météo.
L’œil de l’expert : « Miser sur l’innovation, mais sans naïveté »
Dr. Aïssata Diallo, économiste spécialiste des systèmes de protection sociale en Afrique de l’Ouest et centrale (enseigne à l’Université Cheikh Anta Diop et conseille plusieurs gouvernements), ne mâche pas ses mots.
« Les tontines et la famille, c’est le poumon. Mais face au vieillissement accéléré et à l’éclatement des cellules traditionnelles, ce n’est plus un modèle soutenable. Il faut arrêter l’hypocrisie : on ne peut pas demander à un smicard informel de cotiser 15 % de ses revenus sur 30 ans. Soit l’État subventionne une micro-retraite (comme au Bénin avec les “micro-pensions” testées par la Caisse de dépôt), soit on repense tout. »
L’inflation ? Selon elle, c’est l’ennemi numéro un, surtout dans la zone franc où la dévaluation est un tabou mais reste une hantise. « Épargner en FCFA sur 20 ans, c’est prendre le risque de gagner en monnaie, mais de perdre en pouvoir d’achat si le gouvernement décide un alignement compétitif. La seule parade est l’épargne multidevises ou indexée sur des actifs réels – immobilier, or. Mais c’est hors de portée de 90 % de la population. »
Quant au mobile money et à la micro-assurance, elle les voit comme des « rustines utiles, mais pas une révolution ». Pour elle, l’urgence est ailleurs : créer un fonds public de solidarité intergénérationnelle, financé par une taxe modeste sur les transactions numériques et les matières premières, pour garantir une retraite minimale universelle à 70 ans.
« Sinon, dans vingt ans, on aura des vieillards qui fouillent les poubelles de leurs propres enfants. La satire, aujourd’hui, c’est notre impuissance à agir. »
Un dilemme qui mérite mieux que des vœux pieux
L’article ne serait pas honnête sans rappeler une évidence : la plupart des pays africains ont d’autres urgences (santé, éducation, dette). La retraite y est souvent le parent pauvre des politiques publiques. Pourtant, le temps presse. Car l’« or gris » – ces hommes et ces femmes qui ont bâti les indépendances, les écoles, les dispensaires – mérite mieux qu’une tontine défaillante ou un terrain vague litigieux.
La satire serait cruelle si elle n’était pas, au fond, un appel. L’humour des retraités gabonais, la lucidité des pré-retraités camerounais, le cynisme des fonctionnaires congolais : tous disent la même chose. On a bossé, on a donné. Maintenant, ne nous laissez pas finir sur le sable.
Encadré – La question qui fâche :
Les transferts d’argent de la diaspora (environ 50 milliards de dollars par an vers l’Afrique subsaharienne, selon la Banque mondiale) pourraient-ils servir de base à une retraite privée ? Quelques innovations voient le jour, comme des comptes épargne retraite liés aux envois Western Union (expérimentés au Sénégal). Mais pour l’instant, l’argent de la diaspora part surtout dans la consommation immédiate et la construction. La retraite, toujours pour plus tard.
Reportage de la Rédaction d’AfrikNouvelles.com avec les agences de presse panafricaines.



