
Construite sous feu Omar Bongo, agrandie sous son successeur, Ali Bongo… et pourtant, l’espace reste une denrée aussi rare que la liberté provisoire à la Prison centrale de Libreville. Les chiffres publiés en mars 2025 donnent le vertige : sur 3 566 détenus, 2 759 attendent encore d’être fixés sur leur sort, soit plus de 77 % de la population carcérale. Une proportion qui dépasse les 80 % dans certains rapports, où seuls quelque 600 condamnés côtoient près de 3 000 prévenus. Celle que les initiés surnomment affectueusement Sans-Famille tourne ainsi à plus de 400 % de sa capacité d’origine, pouvant même frôler les 700 % selon des experts onusiens.


Mais qui sont donc ces hôtes invisibles qui ne cessent d’arriver ? Une commission d’enquête a récemment découvert que, sur 513 dossiers examinés, 234 détenus n’auraient jamais dû être là : leur maintien derrière les barreaux ne reposait sur aucun fondement juridique. On apprend aussi que, faute de place et de moyens, un système de sommeil rotatif a dû être instauré dans certains dortoirs. Un luxe de logistique pour un pays pétrolier, où l’on vide parfois les fosses septiques à mains nues faute d’équipement minimal. L’absence volontaire de latrines dans les cellules disciplinaires force même certains détenus à se soulager dans des bouteilles ou des sacs plastiques, transformant la détention en une épreuve où l’insalubrité le dispute à l’absurde.
Le gouvernement promet une « inversion de la courbe »

Devant cette réalité, les autorités de la Vème République multiplient les annonces. En 2025 et surtout en 2026, les visites ministérielles à la Prison centrale se sont succédé, donnant lieu à des déclarations aussi solennelles que répétitives. « Le gouvernement s’attelle à inverser les chiffres en faisant en sorte qu’il y ait moins de détenus préventifs que des condamnés dans les prisons », a ainsi martelé le ministre de la Justice, Augustin Émane, à l’issue d’une inspection menée en février 2026.
Pour y parvenir, les pistes ne manquent pas : sessions criminelles accélérées, commissions d’enquête administrative, renforcement du cadre juridique de la sécurité pénitentiaire (un décret adopté en octobre 2025 promet de mieux structurer le corps autonome de la sécurité pénitentiaire). Le ministre n’exclut pas non plus de recourir davantage au travail d’intérêt général, une peine alternative déjà prévue par le Code pénal mais dont l’usage reste confidentiel. Les annonces se bousculent, et pourtant, les détenus qui attendent parfois depuis plus de dix ans leur procès n’ont pas encore vu la moindre porte s’ouvrir.
L’ONU s’inquiète, des voix civiles dénoncent
Lors de l’examen du Gabon par le Comité contre la torture de l’ONU en avril 2026, les experts internationaux ont salué la « volonté de réforme » affichée par les autorités, mais ils ont aussi rappelé les multiples lacunes : définition de la torture incomplète dans le Code pénal, absence de garanties pour l’accès à l’avocat, existence de centres de détention non officiels. « Une impunité généralisée », ont même résumé certains observateurs.
Les organisations de la société civile, comme SOS‑Prisonniers Gabon ou l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), ne mâchent pas leurs mots. La torture n’est pas un « dérapage isolé », mais une « pratique institutionnalisée » dans les lieux de détention gabonais, affirment-elles dans un rapport alternatif publié en avril 2026. Elles exigent notamment que le Gabon aligne sa législation sur les standards internationaux et qu’il opérationnalise enfin son mécanisme national de prévention de la torture, une mesure qui permettrait à la société civile de surveiller les conditions carcérales.
Reste à savoir si l’incantation « célérité dans le traitement des dossiers » finira par l’emporter sur l’incantation « manque de moyens ». D’ici là, faute de murs qui s’écartent, les détenus de Sans‑Famille continueront d’inventer des manières de dormir debout, de se doucher avec une bouteille d’eau et d’espérer un procès avant que leurs enfants n’aient eux‑mêmes des enfants. Et quand un ministre promet qu’il va « inverser la courbe » en faisant sortir ceux qui n’auraient jamais dû entrer, on se souvient simplement que, dans l’univers carcéral gabonais, il y a une catégorie de personnes qui ne cessent de gagner en liberté : les experts en statistiques.



