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À Libreville, les montagnes de plastique deviennent une mine d’or verte… et les inciviques, des bienfaiteurs malgré eux

C’est un chiffre qui donne le tournis, et pas seulement à cause de l’odeur : dans le monde, seuls 15 % des déchets plastiques échappent à l’enfouissement ou à l’incinération. Les 60 % restants s’entassent dans des décharges à ciel ouvert, véritables monuments à la gloire du « jetable », tandis que 25 % partent en fumée, souvent après avoir parcouru des milliers de kilomètres pour offrir un coucher de soleil toxique aux populations locales. À Libreville, pas besoin de voyage : le plastique se suicide à domicile, directement sur la plage de la Sablière. Les ONG locales, véritables saints laïques du sac-poubelle, multiplient les opérations de nettoyage. Mais elles butent sur un mur aussi solide qu’un bidon vide : l’incivisme chronique des populations, qui semblent prendre le « dépose sauvage » pour un sport national.
Mais là où certains ne voient qu’un fléau, d’autres reniflent une odeur… de business. Au sud de la ville, dans la zone industrielle dite Soduco, une start-up a décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Et à pleines dents. Chez Revadac, le plastique ne termine plus sa vie dans l’estuaire, noyé sous les compliments des tortues. Non. Il se fait broyer, concasser, et renaît de ses cendres, façon phénix, mais en moins glamour et plus utile.
 
« Quand ça marche, on remplit 30 sacs par jour »
Dans un vrombissement sourd digne d’un concert de métal industriel, les broyeuses engloutissent bouteilles, sachets et emballages avec l’appétit d’un GO du Club Med. Tony Biteghe Melame, casque vissé sur les oreilles et gestes de chef d’orchestre, surveille la machine. « Notre travail, c’est de récupérer tout ça, le broyer, le mettre en sacs, et puis ça repart pour être retransformé en bassines, seaux, et autres objets qui auront l’insolence de durer plus longtemps qu’un gouvernement », explique-t-il, fier comme un Artabran. Ici, le plastique n’est jamais vraiment mort. Il change juste de costume. « Par jour, quand la machine tourne bien, on peut atteindre 30 sacs. Ce boulot, il nous nourrit. Il nous rend libres… libres de ne plus jamais avoir à acheter de bassines neuves. »
 
Libres, comme ces déchets qui ne finissent plus dans la nature, mais qui commencent une nouvelle vie, un peu comme une émission de téléréalité, mais en plus utile.
 
« Le plastique, ce n’est pas un déchet banal, c’est une ressource »
Paul Alogui Lavoula, cofondateur et gérant de Revadac, préfère parler de « valorisation » plutôt que de recyclage. La nuance est de taille, et elle rapporte. « La pollution plastique, c’est une question internationale, mais il ne faut pas regarder ce déchet comme un vulgaire reste. C’est une ressource valorisable, qui crée de l’emploi et génère des revenus », assène-t-il, avec le regard d’un homme qui a compris que l’avenir appartient à ceux qui ramassent.
Son modèle est simple et implacable : des pré-collecteurs écument les décharges, jusqu’à celle de Mindoubé, l’un des poumons noirs de Libreville, où il fait bon se promener si on aime les paysages lunaires et les odeurs tenaces. Ils ramènent leur butin à l’unité de broyage, où il est reconditionné, puis revendu. À qui ? À des entreprises de plasturgie, mais aussi… à des fabricants de pavés. Oui, des pavés en plastique recyclé. Une alternative solide, durable, et propre. De quoi paver les rues de bonnes intentions, et accessoirement, d’offrir aux inciviques la satisfaction de contribuer, malgré eux, à l’embellissement de la ville. « Tu jettes, tu paves », pourrait devenir le nouveau slogan national.
 
Loin des clichés, Revadac ne se contente pas de nettoyer derrière les autres. Elle propose une véritable réponse industrielle à un fléau sanitaire et environnemental. Ici, le plastique ne termine pas à la mer. Il reprend la route, autrement, souvent sous les semelles de ceux qui l’ont négligemment abandonné.
 
Un laboratoire d’espoir pour le Gabon
 
Alors que les plages du nord continuent de souffrir sous le poids des déchets sauvages, transformant le littoral en exposition permanente de « ce que l’homme peut laisser derrière lui », le sud de Libreville pourrait bien détenir une partie de la solution. Dans l’ombre des décharges, des hommes et des femmes construisent, sac après sac, une économie parallèle propre. Une économie où le déchet devient denrée, et où l’incivisme des uns devient la matière première des autres. Une forme de justice immanente, en quelque sorte.
 
La boucle n’est pas encore parfaite, et il reste encore quelques inciviques à convaincre que la plage n’est pas un garde-manger à ciel ouvert pour broyeurs. Mais à force de broyer, trier, et réinventer, peut-être qu’un jour, les plages de la Sablière ne seront plus qu’un mauvais souvenir. Et que les pavés de demain porteront l’empreinte de nos bouteilles d’hier, gravées dans le bitume comme un message à la postérité : « Nous avons pollué, puis nous avons pavé. Finalement, tout va bien. »

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